03/09/2008

Témoignages

Ecoutons quelques témoignages:  

Lorsque je fondis le Cabaret Voltaire, j'étais convaincu qu'il y aurait en Suisse quelques jeunes hommes qui voudraient comme moi, non seulement jouir de leur indépendance, mais aussi -la prouver. 

Je me rendis chez Mr Ephraïm, le propriétaire de la "Meierei" et lui dis: "Je vous prie, Mr Ephraïm, de me donner la salle. Je voudrais fonder un Cabaret artistique." Nous nous entendîmes et Mr Ephraïm me donna la salle. J'allais chez quelques connaissances. "Donnez-moi, je vous prie un tableau, un dessin, une gravure. J'aimerais associer une petite exposition à mon cabaret." A la presse accueillante de Zurich, je dis: "Aidez-moi. Je veux faire un cabaret international: nous ferons de belles choses." On me donna des tableaux, on publia des entrefilets. Alors nous eûmes le 5 février un cabaret. Mme Hennings et Mme Leconte chantèrent en français et en danois. Mr Tristan Tzara lut de ses poésies roumaines. Un orchestre de balalaïka joua des chansons populaires et des danses russes. 

Je trouvai beaucoup d'appui et de sympathie chez Mr Slodki qui grava l'affiche du Cabaret et chez Mr Arp qui mit à ma disposition des œuvres originales, quelques eaux-fortes de Picasso, des tableaux de ses amis O. van Rees et Artur Segall. Beaucoup d'appui encore chez Mrs Tristan Tzara, Marcel Janko et Max Oppenheimer qui parurent maintes fois sur la scène. Nous organisâmes une soirée russe, puis une française (on y lut des œuvres d'Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, Jarry, Laforgue et Rimbaud. Le 26 février arriva Richard Huelsenbeck de Berlin et le 30 mars nous jouâmes deux admirables chants nègres (toujours avec la grosse caisse: bonn bonn bonn bonn drabatja mo gere, drabatja mo bonnooooooooooooooo). 

Mon­sieur Laban y assistait et fût émerveillé. Et sur l'initiative de Mr Tristan Tzara: Mrs Huelsenbeck, Janko et Tzara interprétèrent (pour la première fois à Zurich et dans le monde entier) les vers simultanés de Mrs Henri Barzun et Fernand Divoire, et un poème simultané composé par eux-mêmes qui est, imprimé sur les pages 6-7 du présent cahier. Aujourd'hui et avec l'aide de nos amis de France, d'Italie et de Russie nous publions ce petit cahier. Il doit préciser l'activité de ce Cabaret dont le but est de rappeler qu'il y a, au delà de la guerre et des patries, des hommes indépendants qui vivent d'autres idéals.

L'intention des artistes assemblés ici  est de publier une revue internationale. La revue paraîtra à Zurich et portera le nom "DADA" Dada

Dada Dada Dada. 
ZURICH, 15 Mai 1916.  

Hugo Ball : Cabaret Voltaire - Première publication du Dadaïsme.  

416px-Hans_ArpDégoûtés par la boucherie qu'était la grande Guerre de 1914, nous nous sommes consacrés, à Zurich, aux Beaux-Arts. Tandis qu'au loin le canon tonnait, nous nous dépensions à chanter, peindre, coller et faire des vers. Nous étions à la recherche d'un art élémentaire qui guérirait les hommes de la folie de l'époque, et d'un ordre nouveau qui rétablirait l'équilibre entre le ciel et l'enfer. Nous pressentions qu'un jour pourraient surgir des bandits qui, obsédés par les démons de la puissance, asserviraient même l'art pour abêtir les hommes. 

Hans Arp.  

Pour comprendre comment est né Dada, il faut s'imaginer ce que, d'une part, était l'état d'esprit d'un groupe de jeunes gens dans cette espèce de prison que représentait la Suisse fendant la première guerre mondiale et, d'autre part, le niveau intellectuel de l'art et de la littérature à cette époque. Certes, la guerre devait se terminer et depuis, nous en avons vu d'autres. Tout cela est tombé dans ce demi oubli que l'habitude appelle l'histoire. Mais, vers 1916-17, la guerre semblait s'installer à demeure, on n'en voyait pas la fin. D'autant plus que, de loin, elle prenait pour moi et mes amis des proportions faussées par une perspective qui se voulait très large. De là le dégoût et la révolte. Nous étions résolument contre la guerre; sans pour cela tomber dans les faciles pièges du pacifisme utopique. Nous savions qu'on ne pouvait supprimer la guerre qu'est en extirpant les raci­nes. L'impatience de vivre était grande, le dégoût s'appliquait à toutes les formes de la civilisation dite moderne, à son fondement même, à la logique, au langage, et la révolte prenait les formes où le grotesque et l'absurde l'emportaient de loin sur les valeurs esthétiques. il ne faut pas oublier qu'en littérature une sentimentalité envahissante masquait ce qui était humain et que le mauvais goût à prétention élevée s'étalait dans tous les domaines de l'art, caractérisant la force de la bourgeoisie en ce qu'elle avait de plus odieux...  

Déclaration de Tzara dans une interview de Ribemont-Dessaignes en 1950.  

Tristan Tzara NB 01Dada naquit d'une exigence morale, d'une volonté implacable d'atteindre un absolu moral, du sentiment profond que l'homme, au centre de toutes les créations de l'esprit, affirmait sa prééminence sur les notions appauvries de la substance humaine, sur les choses mortes et les biens mal acquis. Dada naquit d'une révolte qui était commune à toutes les adolescences, qui exi­geait une adhésion complète de l'individu aux nécessités profondes de sa nature, sans égards pour l'histoire, la logique ou la morale ambiante. Honneur, Patrie, Morale, Famille, Art, Religion, Liberté, Fraternité, que sais-je, autant de notions répondant à des nécessités humaines, dont il ne subsistait que de ;  squelettiques conventions, car elles étaient vidées de leur contenu initial. La phrase de Descartes: "Je ne veux même pas savoir qu'il y a eu des hommes avant moi", nous l'avions mise en exergue à l'une de nos publications. Elle signifiait que nous voulions regarder avec des yeux nouveaux, que nous vou­lions reconsidérer à même leur base, et en éprouver la justesse, les notions imposées par nos aînés. 

Tzara: Surréalisme et après-guerre.

Photos: Hans Arp (en haut) et Tristan Tzara (en bas)

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