10/09/2008

O Gadji Beri Bimba

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Hugo Ball proclamant son poème phonétique "O Gadji Beri Bimba"

Au cours de cette même soirée, Hugo Ball présenta au public son poème phonéti­que intitulé "0 Gadji Beri Bimba". Voici comment il relate cette soirée:
 

Je portais un costume spécialement dessiné par Janco et moi. Mes jambes étaient abritées par une espèce de colonne faite de carton d'un bleu brillant qui m'entourait jusqu'aux hanches, de sorte que je ressemblais à un obélisque pour cette partie. Par-dessus, je portais une immense collerette découpée dans du carton et doublée de papier écarlate à l'intérieur et d'or à l'extérieur, le tout maintenu autour du cou, de telle sorte qu'il m'étais loisible de l'agi­ter comme des ailes en levant ou en baissant les coudes. A cela venait s'ajou­ter un chapeau de chaman cylindrique, très haut, rayé de bleu et de blanc. 

Des trois côtés du podium, j'avais placé des pupitres, face au public, et y avais disposé mon manuscrit peint au crayon rouge, récitant tantôt près de l'un de ces pupitres, tantôt près de l'autre. Puisque Tzara était au courant de mes préparatifs, nous eûmes une vraie petite première. Tous mouraient de curiosité. Puisque je ne pouvais pas marcher en tant que colonne, je me suis fait porter sur le podium dans l'obscurité, et j'ai commencé d'une manière lente et solen­nelle: 

gadji beri bimba glandriii laula lonni cadori
gadjama gramma berida blmbala glandi galassassa laulitamomini
gadji beri bin blassa glassala laula lonni cadorsu sassala bim
gadjama tuffm i zimzalla bihban gligia wowolimai binberl ban
o katalominal rhinozerossola hopsamen laulitalomini hoooo gadjama
rhinozerossola hopsamen
bluku terullaba blaulala looooo...  

C'en était trop. Après un début de consternation devant ce jamais-entendu, le public finit par exploser... Les accents allaient en s'alourdissant, l'ex­pression s'intensifiait au fur et à mesure que les consonnes devenaient plus tranchantes. Je me suis rapidement rendu compte que si je voulais rester sé­rieux - et je le voulais à tout prix - mes moyens d'expression ne seraient pas à la hauteur de la pompe de ma mise en scène. 

J'aperçus, parmi le public, Brupacher, Jelmoli, Laban et Mme Wigman. Craignant un camouflet, je me suis res­saisi. Je venais de terminer sur le pupitre de droite la Chanson aux Nuages de Labadas, et à gauche la Caravane d'Eléphants, et je me tournai à nouveau vers le pupitre du milieu, en battant vigoureusement des ailes. Les lourdes sé­ries de voyelles et le rythme traînant des éléphants venaient de me permettre une dernière gradation. Mais comment amener la fin? C'est alors que je me suis rendu compte que ma voix, faute d'autres possibilités, adoptait la cadence ancestrale des lamentations sacerdotales, ce style des chants de messe tels qu'ils se lamentent dans les églises catholiques de l'Orient et de l'Occident. 

zimzim urallala zimzim «rullala zimzim Zanzibar zimzalla zam
elifantoiim brussala bulomen tromtata
veio da bang bang affalo purzamai lengado tor
gadjama bimbalo glandridi aingtata impoalo ögrogöööö
viola laxato viola zimbrabim viola uli paluji maloo 

J'ignore ce que cette musique me suggérait. Mais je me suis mis à chanter mes séries de voyelles comme une sorte de mélopée liturgique, et en même temps, j'essayais non seulement de rester sérieux moi-même, mais aussi d'en imposer au public.  

Un instant, il m'a semblé voir apparaître à l'intérieur de mon masque cubiste un visage d'adolescent blême et bouleversé, ce visage mi-effrayé, mi-curieux d'un garçon de dix ans qui reste suspendu, tremblant et avide à la fois, aux lèvre du prêtre durant la messe des morts et les grandes messes de sa paroisse natale. C'est alors que s'est éteinte le lumière électrique, comme je l'avais demandé auparavant et, ruisselant de sueur, je fus porté, tel un évêque magique, du podium vers la trappe. 

19:00 Écrit par Lucky dans 01 Dada-Zurich 1915-1920 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hugo ball |  Facebook |

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