11/09/2008

Poèmes phonétiques

paul scheerbartMais avec son premier poème phonétique, Hugo Ball n'était pas un précurseur. Paul Scheerbart (mort en 1915) avait déjà publié en 1897 dans "Ich Liebe dich" le premier poème phonétique inspiré des contines enfantines "Kikakoku Ekoralap" suivit en 1900 de "Je t'aime" publié dans "Le Roman de Chemin de fer".

 

morgenstEn 1905, Christian Morgenstern avait écrit "Le Grand Lalula": 

Kroklokwafzi? Semememi!
Seikrontro – prafriplo
Bifzi, bafzi, hulalemi: quasti basti bo...
Lalu lalu lab. laiu la! 

Morgenstern franchit même une étape de plus en composant "La Prière noctur­ne du Poisson", composée exclusivement de signes métriques, les longues et les brèves étant mises en page en forme de poisson.

christian Morgenstern - Fisches Nachtgesang 


Christian Morgenstern - Prière nocturne du poisson.
Man Ray devait reprendre cette idée en 1924 en publiant dans la revue 391 un "Poème Phonétique" muet composé de barres horizontales de différentes grandeurs. 

Comment expliquer cette transformation du langage poétique? Laissons à Hugo Ball le soin de l'expliquer: 

Par ces poèmes phonétiques, mous exprimions notre intention de renoncer à une langue que les journalistes avaient ravagée et rendue impossible. Nous devons avoir recours à la plus profonde alchimie du mot, et même la dépasser pour préserver à la poésie son domaine le plus sacré. 

Le fait que l'image de l'homme disparaisse chaque jour d'avantage dans la peinture actuelle et que tous les objets ne soient présents qu'à l'état de décomposition, dénote bien, une fois de plus, à quel point est devenu laid et périmé le visage humain et à quel point chaque objet de notre entourage est devenu méprisable. La décision de laisser tomber, en matière de poésie, pour des raisons similaires, la langage (tout comme l'objet dans la peinture) est immi­nente. Ce sont des choses qui n'ont peut-être encore jamais existé. 

(5 mars 1917) 

A propos des poèmes simultanés, il note dans son journal le 30 novembre 1916: 

Tous les styles des vingt dernières années se donnèrent rendez-vous hier, Huelsenbeck, Tzara et Janco ont présenté un poème simultané. C'est un récita­tif en contrepoint à trois voix, ou plus, qui parlent, chantent, sifflent, etc. en même temps, de sorte que leurs rencontres forment le contenu élégiaque, humoristique ou bizarre de la chose. Le caractère inhérent à une voix prend un relief tout particulier dans ces poèmes simultanés, et son conditionnement par l'accompagnement est également frappant. Les bruits (tels un "rr" roulé pendant plusieurs minutes, ou des coups bruyamment frappés, ou encore des mugis­sements de sirène et autres) ont une sonorité bien supérieure à celle de la voix humaine. 

Le poème simultané pose le problème de la valeur de la voix. L'organe humain incarne l'âme, l'individualité errante parmi les démons qui l'accompagnent. Les bruits représentent la toile de fond: tout ce qui est inarticulé, fatal, déterminant. Le poème tend à élucider le problème de l'homme pris dans le processus mécanique. En raccourci typique, il montre la lutte entre la voix humaine et un monde menaçant, envahissant et destructeur, dont on ne peut échap­per à la cadence et au déroulement sonore. 

revue 391


Couverture de la revue 391.

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