24/10/2008

Cinéma

Mais c'est surtout vers le cinéma que Man Ray s'orienta vers la fin de sa carrière en exécutant en 1923 Le Retour de la Raison présenté à la soirée dada du Coeur à Barbe. Il réalisa ce film la veille de sa projection en filmant une spirale de papier en mouvement et en parsemant la pellicule vierge de clous et de punaises. Les seuls éléments concrets du film étaient les lumières d'une foire et le corps nu d'une femme. 


Man Ray: Le Retour à la raison - 1923
En 1927, il réalise sont deuxième film: Emak-Bakia. Man Ray y mêle des vues abstraites et des gros plans d'objets rendus ainsi méconnaissables. En plein milieu de la projection apparaissent sur l'écran les mots "la raison de cette extravagance". Voici les images qui suivent en guise d'explication: un homme tenant à la main une petite va­lise descend d'un taxi. Il entre dans un studio, ouvre sa valise qui contient des dizaines de faux cols qu'il se met à déchirer un à un. Il se regarde dans un miroir avant de déchirer son propre col, qu'il jette près des autres cadavres de cols qui se mettent à danser. Pendant la dernière scène du film apparaît une femme avec de faux yeux peints sur ses paupières fermées...


Man Ray: Emak-Bakia - 1927
En 1929, le Vicomte de Noailles invite Man Ray à venir tourner Le Mystère du Château des Dés dans sa propriété. Pour que les invités du vicomte ne soient point reconnus, Man Ray couvre leur visage d'un bas noir. Ces personnages évoluant dans un décor cubiste de la propriété d'Hyères provoquent un effet insolite purement surréaliste. 

Le dernier film de Man Ray, intitulé L'Etoile de Mer, fut réalisé en 1929. Cette illustration d'un poème de Desnos emploie le procédé du flou et de la déformation pour créer un effet plus poétique. Avec ce film, Man Ray abandonne la blague de style dada au profit de l'humour surréaliste: un homme et une femme entrent dans une chambre. La femme se déshabille, s'allonge sur le lit et dit adieu à l'homme qui s'en va après lui avoir chastement baisé les mains.


Man Ray: L'Etoile de Mer - 1929
Marcel Duchamp, créateur des ready-made, fut, lui aussi un brillant cinéaste. En 1926, dans Anemic-Cinéma, il fit intervenir ses roto-reliefs dont les mouvements rotatoires ensorcelaient les spectateurs. Entre deux séquences où apparaissaient ces roto-reliefs, le spectateur pouvait voir successivement des visages de femmes, un char d'assaut en action, un militaire décoré, un buste de Napoléon éclatant, et un militaire pleurant sur un divan... 


Marcel Duchamp: Anemic-Cinema - 1926
En 1920, dans Moustiques domestiques demi-stock (aujourd'hui détruit), Duchamp fut le premier à employer le procédé de relief avec des lunettes rouges et vertes (procédé anaglyphe).

Jacques Prévert, poète plein de légèreté, de fantaisie, d'amour et de révolte totale, écrivit surtout des scénarios. Citons notamment avec Marcel Carné, Drôle de Drame (1957), Les Portes de la Nuit (1946), Le Jour se Lève (1959) avec Laroche, Les Visiteurs du Soir (1942); avec Renoir, Le Crime de M.Lange (1955) avec Gremillon, Lumière d'été (1942); avec Grimaud, Le Petit Soldat (1947), avec André Cayatte, Les Amants de Vérone (1949) et avec son frère Pierre Prévert, L'Affaire est dans le sac (1932), Adieu Léonard (1943) et Voyage Surprise (1946). 

Antonin Artaud joua dans de nombreux film: La Passion de Jeanne d'Arc, Lucrè­ce Borgia, Napoléon, L'Opéra de Quat'Sous et Faits Divers. Il écrivit également le scénario de La Coquille et le Clergyman, mis en scène par Germaine Dulac qui, malheureusement, en trahit l'esprit. Artaud en profita pour créer un scandale accompagné de son ami Desnos, il tint à haute voix, au cours d'un pro­jection du film, le dialogue suivant: "Qui a fait ce film? - C'est Mme Ger­maine Dulac. - Qu'est-ce que Mme Dulac? - C'est une vache!" Le directeur vou­lut intervenir, mais les surréalistes présents ripostèrent violemment et déclenchèrent une bagarre. Nous devons encore à Artaud les scénarios de La Révolte du Boucher, 18 secondes et de Les 32

Hans Richter se consacra lui aussi au cinéma et réalisa Dreams that money can buy, composé de sept séquences réalisées sur un thème préposé par des peintres (Calder, Ernst, Duchamp, Man Ray...). Richter réalisa aussi Narcissus et 8x8 en collaboration avec Duchamp (sur le thème des jeux d'échec).


Hans Richter: Dreams that money can buy
Bon nombre de surréalistes écrivirent des scénarios ou collaborèrent à des films. citons entre autres Soupault (Indifférence, Coeur volé), Péret (Midi), Desnos, Dali (Babacuo, Le Chien Andalou, L'Age d'Or), Breton, Eluard (projet avorté), J.P. Brunius (Elle est Bicimidine, Records 37, Violon d'Ingre) et Magritte (Fleurs Meurtries en collaboration avec Roger Livet). 

Mais à juste titre, c'est Luis Bunuel qui est resté le plus connu des cinéastes de tendances surréalistes. Né en 1900 en Espagne, à Calanda, il fit la connaissance de Dali et se lia d'amitié avec lui. Assistant de Jean Epstein à Paris, il eut de nombreuses occupations cinématographiques en Espagne, aux Etats Unis et au Mexique. 

Le Chien Andalou, premier film surréaliste tourné par Bunuel, fut réalisé en collaboration avec Salvador Dali. Présenté en 1928 au Vieux Colombier, il en­thousiasma les surréalistes qui proposèrent à Dali d'entrer dans leur groupe. Dali et Bunuel avaient réalisé ce film de façon à ce que le spectateur moyen ne puisse supporter sa vision: on y voyait en effet un oeil de jeune fille coupé par une lame de rasoir, quatre chiens morts en état de putréfaction placés dans des pianos à queue, une vraie main coupée, un oeil de vache et trois nids de fourmis...

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Affiche pour Le Chien Andalou de Luis Bunuel et Salvador Dali
Dans L'Age d'Or, la contribution de Dali ne sera que minime. Dans Vie Secrète de Salvador Dali, Dali écrit:

Dans mon idée, ce film devait traduire la vio­lence de l'amour imprégné par la splendeur des créations des mythes catholi­ques... Bunuel tournait seul l'Age d'Or, j'en étais donc pratiquement écarté... Bunuel venait de finir l'Age d'Or, je fus terriblement déçu. Le film n'était plus qu'une caricature de mes idées. Le catholique était attaqué de façon primaire et sans aucune poésie... 

Une première séquence montrait un combat de scorpions, puis des squelettes sur un rocher, recouverts d'ornements épiscopaux. On voyait ensuite une femme embrassant les doigts de pied d'une statue, un homme donnant un coup de pied dans le ventre d'un aveugle et le Christ montant en croix, dépouillé de sa barbe... 

Dans ce long métrage, intervenait pour la première fois les leitmotivs chers à Bunuel qui, établissent le rapport entre les différentes séquences. Des sons de certaines séquences se prolongent dans les séquences suivantes pour insis­ter sur le rapport entre les différents personnages et, pour la première fois, Bunuel emploie le procédé du dialogue intérieur.

Dans son admirable livre sur Le Surréalisme au Cinéma, Ado Kyrou dit, à pro­pos de ce film: 

Bunuel ayant à décrire l'amour a lancé à la police, la famille, l'armée, les plus vigoureuses gifles qu'elles aient jamais reçues de l'écran, et ainsi l'amour apparaît seul, grand, espoir unique, révolte majeure de l'homme.

Du 28 octobre au 5 décembre 1930, le film est présenté sans incidents au Studio 28. Le 3 au soir se trouvent présents dans la salle de projection des représentants de la Ligue des Patriotes et de la Ligue Anti-Juive. Lorsque sur l'écran apparaît un personnage plongeant un ostensoir dans un ruisseau, quelqu'un crie dans la salle: "0n va voir s'il y a encore des chrétiens en France!". Un autre ajoute: "Mort aux Juifs!" Il n'en faut pas plus pour déclancher la bagarre. Des bombes fumigènes explosent ;les spectateurs sont matraqués; l'écran est maculé d'encre; le mobilier est détruit ainsi que les tableaux de Dali, Ernst, Man Ray, Miro et Tanguy exposé dans le hall d'entrée... Malgré tout, les séances de projection continuent. Le 5 décembre, la préfecture demande la suppression des "passages d'évêques", ce qui est effectué aussitôt. Le 7, une campagne de presse s'organise contre L'Age d'Or et le 11, le film est offi­ciellement interdit.

Les surréalistes réagissent violemment et publient un Questionnaire où ils tirent les conclusions et se demandent:

Faut-il comprendre cette intervention comme une autorisation donné égale­ment à ceux qui estiment outrageante la propagande religieuse d'en interrom­pre par tous les moyens les manifestation (film de propagande romaine, pèleri­nages de Lourdes et de Lisieux, officines d'obscurantisme, telles que Bonne Presse, Congrégation de l'Index, églises, etc., perversions de la jeunesse dans les patronages et les préparations militaires, prêches à la radio, magasins de crucifix, couronnes d'épines)? 

Heureusement, malgré cette violente campagne, Bunuel est devenu l'un des plus célèbres cinéastes surréalistes et nous lui devons de nombreux autres films qui sont et resteront des chefs-d'oeuvre du cinéma: Las Hurdes, Los Olvidados, Subida al Cielo, El Bruto, Robinson Crusoe, Ensayo de un Crimen, Cela s'appelle l'Aurore, La Mort en ce Jardin, Nazarin, La Fièvre monte à El Pao, The Young One, Viridiana, El Angel Exterminator et Le Journal d'une Femme de Chambre.

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