09/11/2008

Du Dali anarchiste à l'excellentissime Salvador Dali.

Excellentissime Salvador Dali,  

...Vous veniez d'arriver à New York au moment où l'influence surréaliste déferlait même à l'intérieur des plus luxueuses devantures de magasinage plus grand et le plus fameux vous avait demandé de "théâtraliser" vos idées surréalis­tes pour l'étonnement et la stupéfaction de la rue. Vous aviez accepté de montrer pour la première fois, le vrai et unique Dali  surréaliste par rapport au pseudo-surréaliste tendant à la plus banale et médiocre commercialisation. Vous et Gala, vous aviez passé toute une nuit à confectionner probablement l'en­semble d'objets hétéroclites le plus insolite qui ait jamais été vu et cela avec le paroxysme hyperesthétique qui caractérisait toutes vos interventions à cet instant algide de votre délire.  

Le jour suivant, l'attroupement arrêta la houle des piétons New Yorkais, ce qui décida le directeur du magasin à modifier votre oeuvre en la minimisant. Au lieu des mannequins en cire recouverts de poussière et de nécrologie, il  remit à leur place les mannequins tout neufs en papier mâché, antipathiques et au nez retroussé. En même temps, le veston aphrodisiaque qui est, aujourd'hui, le plus antécé­dent du Pop Art fut retiré comme objet flagrant du scandale. Dali monte se plaindre au gérant du magasin. On lui  répond que, ayant déjà été payé par un chèque très substantiel, et à cause de l'attroupement, on avait été obligé de supprimer certaines des élucubrations trop provocantes. Dali demande alors qu'on enlève son nom de l'étalage. On lui dit "Non". Au lieu d'engager une discussion, à travers les avocats, Dali descend, pénètre dans la vitrine, à coups de pied démolit et renverse tous les mannequins et accessoires devant la foule qui commence à s'amasser sur le trottoir. 

Pour que l'étalage devienne totalement inutilisable, Dali tente de soulever et de renverser une baignoire de sa création, entièrement gainée d'astrakan noir où se baignait une femme presque nue. L'inondation de la vitrine devait, d'après lui, détruire catégoriquement son oeuvre. Ses désirs allaient être comblés. La baignoire glisse, cogne l'immense glace qui l'isolait de la rue, laquelle se brise en mille morceaux dont une partie, en tombant, se cloue sur son manteau. Sans hésiter, au lieu d'entrer de nouveau dans le magasin, Dali saute en pleine rue sur les passants, renverse deux dames, et entreprend calmement son départ vers l'hôtel. Un policeman, très poliment, lui met la main sur l'épaule en lui  faisant remarquer qu'il vient de commettre "un acte suffisamment violent pour être arrêté". L'avocat de Dali arrive, conseille de demander le jugement tout de suite avant que la presse se mêle de ce fait divers.  

Dali est enfermé dans une prison où commencent à arriver tous les déchets hu­mains de l'après-midi, la plupart dans un état d'ivresse totale. La lâcheté congé­nitale de Dali le fait courir d'un côté à l'autre pour éviter les éclaboussures des vomissements et des actes épileptiques plus ou moins visqueux, quand un tout petit gangster, les doigts corsetés de bagues, et d'origine portoricaine, lui demande: "Pourquoi êtes-vous ici?". Dali lui  répond: "Je viens de casser une vitrine". Le monsieur de Porto Rico le prend immédiatement sous sa tutelle. D'un air protecteur lui dit: "Dans quelle rue?". Dali  répond: "La 5e Avenue". La valeur morale de Dali s'affina instantané­ment. Le gangster s'exclame avec une admiration qui ne pourra plus jamais être surpassée chez un être humain: "Casser une vitrine, à 5 heures, dans la 5e Avenue Vous êtes mon protégé. Personne n'osera vous toucher tant que je serais près de vous." 

Et à partir de ce moment, le moindre nègre, poivrot ou con, qui s'approchait de ma personne, était immédiatement repoussé, par ce petit Portoricain, d'une efficacité telle qu'une prostituée qui était à côté de Dali  s'écria: "Ah, là, là. Voilà un Portoricain véritablement mécanique." 

Vers les 8 heures, le jugement. Le juge a l'aspect vénérable de la justice américaine, cheveux argentés, visage affable et sévère, d'une qualité cinématographique conventionnelle et parfaite. Après avoir écouté la relation de l'événement, il dit: "Monsieur Dali a commis un acte trop violent, mais tout artiste a le droit de défendre. Par tous les moyens, et jusqu'au bout, l'originalité et l'intégralité de ses conceptions, il est con­damné à ne payer ni plus ni moins que le prix de la vitre cassée. Il est libre". Et il donna un coup sec pour terminer l'affaire. 

Mon admirable Dali,  

Je ne dirai jamais assez, le jour où, dans le coeur de la gare de Perpignan, j'ai eu l'honneur de rencontrer, dans une espèce d'apothéose paranoïaque, le doc­teur Pagès (un des premiers promoteurs de l'antigravitation), je finissais un dis­cours en tonitruant: "Vive l'hibernation. Vive l'antigravitation." Le Corbusier venait de mourir noyé. Oui, oui et oui, noyé par le poids du ciment armé de son fromage suisse, protestant, masochiste, et totalement impersonnifié de ses architec­tures. Un ciment armé qui  le faisait couler à pic du haut de l'ignominie. Des sacs de ciment armé, remords de conscience de tous les Corbu vivants de notre époque. Des sacs de ciment armé qui, désormais, ne pourront être transportés sur la lune, puisque ne parviendront uniquement jusqu'à elle que les structures dentionnelles ultra-légères, et bientôt antigravitationnelles, de Fuller, et puisqu'il suffira d'un léger souffle humain pour qu'elles y arrivent. De même, les fleurs de pissen­lit ornant la couverture du dictionnaire Larousse, je sème à tout vent, sont des­tinées inévitablement à recouvrir de leurs structures angéliques les surfaces inhabitées des prochaines planètes.

crucifixion [web520]


Salvador Dali - Crucifixion.

19:00 Écrit par Lucky dans 16 Textes et poésies | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : salvador dali |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.