18/10/2008

La peinture

Selon Max Ernst, 

de même que le rôle du poète est d'écrire sous la dictée de ce qui se pense (s'articule) en lui, le rôle du peintre est de cerner et de projeter ce qui se voit en lui. 

Dali avoue lui-même qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que le publie ne com­prenne pas sa peinture puisque lui ne la comprend pas non plus. Ainsi, chaque spectateur est libre d'interpréter le tableau à sa guise. Dali lui-même a peint  

six images simultanées sans qu'aucune subisse la moindre déformation figurative, torse d'athlète, tête de lion, tête de général, cheval, buste de bergère, tête de mort. Des spectateurs différents voient dans ce tableau des images différentes. 

André Breton considère 

qu'il n'existe… aucune différence d'ambition fondamentale entre un poème de Paul Eluard, de Benjamin Péret et une toile de Max Ernst, de Miro, de Tanguy.  

De plus, il arrive parfois que le peintre ajoute à sa toile un poème correspondant au même thème. De nombreux peintres furent aussi de brillants poètes (Arp, Chirico, Dali, Picabia…) 

L'influence du cubisme sur les surréalistes fut considérable et André Breton admirait plus particulièrement Cézanne et Picasso pour son côté hors la loi. C'est à propos de ce dernier qu'il dit notamment: 

il s'est trouvé ainsi constamment en état de défense à l'égard des choses extérieures, y compris de celles qu'il avait tirées de lui-même. Le périssable et l'éphémère à rebours de tout ce qui fait généralement l'objet de la délectation et de la vanité artistiques ont été recherchés pour eux-mêmes. 

Deux tendances principales se manifestent dans la peinture surréaliste: certains artistes tentent d'exprimer leurs rêves, d'autres se contentent de modifier la réalité. 

A la tendance subjective de la peinture appartiennent Francis Picabia, Marcel Duchamp, André Masson, Joan Miro, Yves Tanguy et Matta. De plus, les surréalistes appliquèrent un conseil de Léonard de Vinci: 

Si vous prenez garde aux salissures de quelques vieux murs ou aux bigarrures de certaines pierres jaspées, il s'y pourra rencontrer des inventions et des représentations de divers paysages, des confusions de batailles, des attitudes spirituelles, des airs de têtes ou de figures étranges, des habillements capricieux et une infinité d'autres choses parce que l'esprit s'excite parmi cette confusion et qu'il y découvre plusieurs inventions. 

Selon Breton, 

la portée de cette résolution dépasse de beaucoup en intérêt humain celle d'une technique, quand cette technique serait celle de l'inspiration. C'est tout particulièrement dans cette mesure qu'elle a retenu le surréalisme.

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Max Ernst: Oedipus Rex - 1922

Max Ernst nous relate comment, dans son oeuvre picturale, il partit d'éléments réels pour créer et faire naître le surréel: 

Tombant par hasard eu comme par hasard sur par exemple les pages d'un catalogue où figuraient des objets pour la démonstration anatomique ou physique, nous y trouvâmes réunis des éléments de figuration tellement dis­tants que l'absurdité de cet assemblage provoqua en nous la succession hal­lucinante d'images contradictoires, se superposant les unes aux autres avec la persistance, la rapidité qui sont le propre des souvenirs amoureux. 

Ces images appelaient elles-mêmes un plan nouveau pour leurs rencontres dans un inconnu nouveau (le plan de non-convenance). Il suffisait d'aller ajouter en peignant ou en dessinant, et pour cela en ne faisant que reproduire do­cilement ce qui se voit en nous, une couleur, un griffonnage, un paysage étran­ger aux objets représentés, le désert, le ciel, une coupe géologique, un plan­cher, une seule ligne droite signifiant l'horizon, pour obtenir une image fidèle et fixe de notre hallucination et transformer en un drame révélant nos plus secrets désirs, ce qui auparavant n'était qu'une banale page de publicité. 

C'est ainsi qu'en 1924, Max Ernst en vint à employer le procédé de frottage qui consiste à frotter au crayon une feuille de papier posée sur une sur­face rugueuse pour faire apparaître sur la feuille les aspérités de la surface. 

Les dessins ainsi obtenus perdent de plus en plus, à travers une série de suggestions et de transmutations qui s'offrent spontanément, à la manière de visions hypnagogiques, le caractère de la matière interrogée (le bois) pour prendre l'aspect d'images d'une précision inespérée, de nature probablement à déceler la cause première de l'obsession ou à produire un simulacre de cette cause.

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Max Ernst: Histoire naturelle

C'est par ce procédé qu'il créa son Histoire Naturelle en interrogeant des matières telles que "des feuilles et leurs nervures, les bords effilochés d'une toile de sac…"  

19:00 Écrit par Lucky dans 11 Arts surréalistes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : max ernst |  Facebook |

17/10/2008

La poésie

Seuls les poètes étaient capables de "jeter de ci, de là sur le sable une poignée d'algues écumeuses et d'émeraudes" et de dévoiler aux yeux de tous les univers fantastiques que les surréalistes s'étaient proposé d'ex­plorer. La beauté des images découvertes par les poètes surréalistes détrui­sait d'un seul coup tous les obstacles que le monde opposait à leurs rêves. 

La poésie lance des ponts d'un sens à l'autre, de l'objet à l'image, de l'image à l'idée, de l'idée au fait précis. Elle est la route entre les éléments d'un monde que des nécessités tempo­relles d'étude avaient isolés, la route qui mène à ces bouleversantes ren­contres dont témoignent les tableaux et collages de Dali, Ernst, Tanguy. Elle est la route de la liberté. 

René Crevel.

 rené crevel


René Crevel.

Pour les surréalistes, l'art poétique doit être une libération totale de l'esprit qui donne enfin libre cours à l'inspiration pure. 

L'hallucination, la candeur, la fureur, la mémoire, ce Protée lunatique, les veilles histoires, la table et l'encrier, les paysages inconnus, la nuit tourmentée, les souvenirs inopinés, les prophéties de la passion, les conflagrations d'idées, de sentiments, d'objets, la nudité aveugle, les entre­prises systématiques à des fins devenant de première utilité, le dérèglement de la logique jusqu'à l'absurde, l'usage de l'absurde jusqu'à l'indomptable raison, c'est cela, et non l'assemblage plus ou moins savant plus ou moins heureux des consonnes, des syllabes, des mots qui contribuent à l'harmonie d'un poème. Il faut parler une pensée musicale qui n'ait que faire des tambours, des violons, des rythmes et des rimes du terrible concert pour oreilles d'ânes. 

Paul Eluard.

 paul eluard par salvador dali


Paul Eluard par Salvador Dali.

Pour les surréalistes, la raison ne doit point corriger ce que notre sub­conscient peut révéler et ils proclament: 

A la moindre rature, le prin­cipe d'inspiration totale est ruiné... L'imbécillité efface ce que l'oreiller a prudemment créé... Quelle fierté d'écrire, sans savoir ce que sont langue, verbe, ni concevoir la structure de la durée de l'oeuvre, ni les conditions de sa fin: pas du tout le pourquoi, pas du tout le comment! 

Tout effort volontaire doit être entièrement banni et André Breton nous rappelle: 

Chaque jour, au moment de s'endormir, Saint-Pol-Roux, faisait naguère placer sur la porte de son manoir de Camaret un écriteau sur lequel on pouvait lire: "Le poète travaille".  

Abandonnés ainsi à leur inspiration, les poètes suppriment toute conscience pour s'identifier à l'infini et, comme l'affirme Louis Aragon: 

Si l'on songe que le conscient ne puise nulle part ses éléments, si ce n'est dans l'inconscient, on est obligé de convenir que le conscient est contenu dans l'inconscient.

 A cette tendance d'André Breton s'oppose celle de Paul Valéry qui proclame: 

La véritable condition d'un véritable poète est ce qu'il y a de plus distinct de l'état de rive.

 paul valéry


Paul Valéry.

Cependant, malgré les différences fondamentales de ces deux conceptions, leur but unique reste la recherche d'un absolu, d'où la sympathie éphémère qui naquit entre Breton et Valéry. Pour André Breton comme pour Paul Eluard, la poésie peut se définir comme 

L'essai de représenter, ou de restituer, par des cris, des larmes, des caresses ou par des objets, ces choses, ou cette chose que tend obscuré­ment d'exprimer le langage articulé dans ce qu'il y a d'apparence de vie ou de dessein supposé, cette chose est de la nature de cette énergie qui se refuse à répondre à ce qui est. 

Ainsi, la personnalité du poète disparaît, et la poésie, douée d'un énorme dynamisme, se comporte en libératrice. 

Pendant des années, j'ai compté sur le débit torrentiel de l'écriture automatique pour le nettoyage de l'écurie littéraire. A cet égard, la volonté d'ouvrir toutes grandes les écluses, restera sans nul doute l'idée génératrice du surréalisme. 

André Breton. 

Aux débuts de leurs recherches, les surréalistes ne luttent ni contre les désirs ni contre les instincts, mais leurs donnent entièrement libre cours. De là naquirent ces descriptions des plus basses corruptions humaines, cette flore et cette faune inavouable. 

Mais ce nettoyage par l'ordure n'est heureusement que le point de départ vers une réalité plus haute: en effet, ce n'est pas parce que l'inconscient guide la plume du poète que son oeuvre n'aura aucun sens. 

L'homme qui tient la plume ignore ce qu'il va écrire, ce qu'il écrit, ce qu'il découvre en se relisant, et se récit étranger à ce qui a pris par sa main une vie dont il n'a pas le secret, de ce que par conséquent il lui semble qu'il a écrit n'importe quoi, on aurait bien tort de conclure que ce qui s'est formé ici, c'est vraiment n'importe quoi. C'est quand vous rédigez une lettre pour dire quelque chose, par exemple, que vous écrivez n'importe quoi. Vous êtes livré à votre Arbitraire. Mais dans le surréalisme, tout est rigueur. Rigueur inévitable. Le sens se forme en dehors de vous. Les mots groupés fi­nissent par signifier quelque chose, au lieu que, dans l'autre cas, ils vou­laient dire primitivement ce qu'ils n'ont que très fragmentairement exprimé plus tard. Ainsi le fond d'un texte surréaliste importe au plus haut point, c'est ce qui lui donne son précieux caractère de révélation. 

Louis Aragon. 

 Louis aragon illustration feu de joie


Louis Aragon: illustration pour Feu de Joie.

Le but de l'écrivain surréaliste n'est pas, comme pour l'écrivain classique, de décrire la réalité qui nous entoure, mais de transmettre les vibrations d'un monde intérieur. Mais il est très difficile de décrire l'univers du rêve par le langage habituel. 

Ainsi, comme le remarque Pierre-Jean Jouve, la lecture de textes surréalistes 

requiert une inclination toute spéciale de l'esprit. Le lecteur devra renoncer à comprendre clairement du premier coup, il devra correspondre aux choses variées mais insistantes qui passent devant ses yeux. 

Sans leurs écrits, les surréalistes ne s'adressent aucunement à l'intelligen­ce du lecteur, mais à son imagination et à sa sensibilité. Ils ne veulent lui décrire, mais lui suggérer des images. 

André Breton s'oppose à toute tentative de 

fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l'homme de se livrer.  

Pour lui, la beauté doit surgir de "l'image telle qu'elle se constitue dans l'écriture automatique". Ainsi naît une atmosphère de rêve, un uni­vers enchanté où les images déconcertent à la fois l'esprit et les sens. Voici quelques images extraites du Revolver à cheveux blancs et des Champs Magnétiques

Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir, et dont l'existence ne tient pas à un fil, voilà le désespoir. Dans ses grandes li­gnes, le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va enco­re faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire une vie. 

Affection prolongée des fibres nerveuses, régularité des remords salissants, dessein écrasant des solitudes reconnues. On parlait des amusements sentimen­taux, des cargaisons pénitentiaires. A la lisière des sapinaies lapidées, dans les souterrains retrouvés, les yeux s'habituent à cette lumière rigoureuse. Les cycles des ombres perdues et la moire cultivée des cieux marins n'existaient plus pour ce voyageur que rien n'effrayait. Les éléments tendrement énergiques les animaux que la cruauté divine: poissons-lunes des profondeurs océaniques, crapauds chatoyants des buissons creux, oiseaux bercés de cris. 

André Breton veut donc "remonter aux sources de l'imagination poétique. Une flèche indique maintenant la direction de ces pays, et l'atteinte du but véritable ne dépend plus que de l'endurance du voyageur". 

Mais celui qui pénètre dans ce monde fantastique de la poésie n'aspire plus qu'à s'y replonger. Louis Aragon déclare dans Le Paysan de Paris

J'annonce au monde ce fait divers de première grandeur: un nouveau vice vient de naître, un vertige de plus est donné à l'homme, le Surréalisme, fils de la frénésie et de l'ombre. Entrez, entrez, c'est ici que commencent les royaumes de l'instantané. Les dormeurs éveillés des Mille et une Nuits, les  miraculés et les convulsionnaires, que leur envieriez-vous, haschichins modernes, quand vous in­voquerez sans instrument la gamme jusqu'ici incomplète de leurs plaisirs émerveillés, et quand vous vous assurerez sur le monde un tel pouvoir visionnaire, de l'invention à la matérialisation glauque des clartés glissantes de l'éveil, que ni la raison, ni l'instinct de conservation malgré leurs belles mains blanches, ne sauront vous retenir d'en user sans mesure. Le vice appe­lé surréalisme est l'emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plu­tôt de la provocation sans contrôle de l'image pour elle-même, et pour ce qu'elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations impré­visibles et de métamorphoses; car chaque image à chaque coup vous force à ré­viser tout l'Univers. Ravages splendides: le principe d'utilité deviendra étranger à tous ceux qui pratiquent ce vice supérieur.  

Ainsi, le surréalisme veut détruire les barrières qui séparent les mondes subjectifs et objectifs et, comme dans les sociétés primitives, considèrent le rêve comme un moyen de connaissance et le poète comme un prophète. De plus, les surréalistes ajoutent (et nous retiendront cette phrase comme conclusion): 

Le fonctionnement même de la pensée gravite autour de la poésie tandis que celle-ci élève la pensée, la dépasse et la nie dans son devenir.

16/10/2008

L'automatisme

En 1882, le philosophe Meyers fondait la Société pour la Recherche Psychique et inventait le mot "télépathie". 

En 1919, le professeur Martinez présidait l'Institut Métapsychique Interna­tional de Paris. 

André Breton, lors de ses études de médecine, s'intéressa vivement aux tra­vaux de ces institutions ainsi d'ailleurs qu'aux méthodes de psychanalyse de Freud et aux maladies mentales. Devenu le "Pape du Surréalisme", il ne cessa de se passionner dans ces domaines et fonda le "bureau de recherche surréaliste" dans le but d'explorer et d'expérimenter le surréel.

 andré breton


André Breton.

Breton nous raconte, dans le Premier Manifeste du Surréalisme, comment il fut amené à procéder à ses premières expériences. Un soir, avant de s'endormir, il eut la sensation d'entendre, bizarrement articulée, cette phrase étrange qui "cognait à la vitre":"Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre". Et il explique: 

Tout préoccupé que j'étais encore de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d'examen que j'avais eu quelque peu l'occasion de pratiquer sur des malades pendant la guerre, je résolus d'obtenir de moi ce qu'on cherche à obtenir d'eux, soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l'esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s'embarrasse, par la suite, d'aucune réticence et qui soit aussi exacte­ment que possible la "pensée parlée". Il m'avait paru, et il me paraît encore - la manière dont m'était parvenue la phrase de l'homme coupé en témoignait - que la vitesse de la pensée m'est pas supérieure à celle de la parole, et qu'elle ne défie pas forcément la langue ni même la plume qui court. C'est dans ces dispositions que Philippe Soupault à qui j'avais fait part de ces premières conclusions, et moi nous entreprîmes de noircir du papier, avec un louable mépris de ce qui pourrait s'ensuivre littérairement. La facilité de réalisation fit le reste. 

A la fin du premier jour, nous pouvions nous lire une cinquantaine de pages obtenues par ce moyen, et commencer à comparer nos résultats. Dans l'ensemble, ceux de Soupault et les miens présentaient une remarquable analogie: même vice de construction, défaillances de la même natu­re, mais aussi, de part et d'autre, l'illusion d'une verve extraordinaire, beaucoup d'émotion, un choix considérable d'images d'une qualité telle que nous n'eussions pas été capables d'en préparer une seule de longue main, un pittoresque très spécial, et, de-ci de-là, quelques propositions d'une bouffonnerie aiguë. 

Les seules différences que présentaient nos textes me parurent tenir essentiellement à nos humeurs réciproques, celle de Soupault moins sta­tique que la mienne et, s'il me permet cette légère critique, à ce qu'il avait commis l'erreur de distribuer en haut de certaines pages, et par es­prit, sans doute, de mystification, quelques mots en guise de titre. Je dois, par contre, lui rendre cette justice qu'il s'opposa toujours, de toutes ses forces, au moindre remaniement, à la moindre correction au cours de tout passage de ce genre qui me semblait plutôt mal venu. En cela certes, il eut tout à fait raison.

 dessin andré breton


Dessin d'André Breton.

C'est de cette première expérience de l'automatisme qu'André Breton devait tirer la définition du surréalisme: 

SURREALISME, N. M. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'ex­primer soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonc­tionnement de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. 

ENCYCL. Philos. Le Surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêvé, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. 

André Breton et Philippe Soupault entreprirent donc de rédiger le premier texte purement automatique, les Champs Magnétiques, dont ils nous donnent la recette: 

Faites-vous apporter de quoi écrire après vous être établi dans un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit. Placez-vous dans l'état le plus passif ou réceptif que vous pourrez... Ecrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir, pour ne pas être tenté de vous relire. La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu'à chaque seconde il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne tend qu'à s'extérioriser. 

Voici un extrait de ces Champs Magnétiques dont "chaque chapitre n'avait d'autre raison de finir que la fin du jour où il était entreprit" et dont "seul le changement de vitesse ménageait des effets un peu différents". 

Le lac qu'on traverse avec un parapluie, l'irisation inquiétante de la terre, tout cela donne envie de disparaître. Un homme marche en cassant des noisettes et se replie par moments sur lui-même comme un éventail. Il se dirige vers le salon où l'ont précédé les furets. S'il arrive sur la fermeture, il verra des grilles sous-marines livrer passage à la barque de chèvrefeuille. Demain ou après-demain, il ira retrouver sa femme qui l'attend en cousant des lu­mières et en enfilant des larmes. Les pommes véreuses du fossé, l'échec de la mer Caspienne usent de tout leur pouvoir pour garder leur poudre d'émeraude. Il a les mains douloureuses comme des cornes d'escargot, il bat des mains devant lui. Tout l'éclairé de son raisonnement tiède comme un corps d'oiseau à l'agonie; il écoute les crispations des pierres sur la route, elles se dévo­rent comme des poissons. Les crachats de la verrière lui donnent des frissons étoilés. Il cherche à savoir ce qu'il est devenu, depuis sa mort. 

Dans le chapitre intitulé Barrières, Breton et Soupault appliquèrent pour la première fois le procédé de l'automatisme au dialogue où chaque interlo­cuteur devait poursuivre "simplement son soliloque sans chercher à en tirer un plaisir dialectique particulier et à en imposer le moins du monde à son voisin." Voici ce que cette méthode pouvait donner comme résultat: 

- 0n m'a parlé d'un restaurant luxueux où les mets les plus divers sont apportés. Il y a des dessous de plats à musique, des carafes à deux becs, des verres à pied et une magnifique porte d'entrée.

- Les plus magnifiques portes sont celles derrière lesquelles on dit: "Ouvrez, au nom de la loi!"

- Je préfère à ces drames le vol silencieux des outardes et la tragédie familiale: le fils part pour les colonies, la mère pleure et la petite soeur pense au collier que son frère lui rapportera. Et le père se réjouit intérieurement parce qu'il pense que son fils vient de trouver une situation.

- J'ai été recommandé dès mon très jeune âge à un animal domestique et pourtant j'ai toujours préféré à la chaleur de sa langue sur ma joue une petite histoire des temps passés.

- Du bout des lèvres on peut boire cette liqueur verte mais il est de meilleur ton de commander un tonique. 

Laissons aux surréalistes le soin de conclure: 

Ceux qui possèdent, au sens freudien la "précieuse faculté" dont nous parlons, s'appliquent à étu­dier sous ce jour le mécanisme de l'inspiration et à partir du moment où l'on cesse de la tenir pour une chose sacrée, et que tout à la confiance qu'ils ont en son extraordinaire vertu, ils ne songent qu'à faire tomber ses derniers liens et - ce qu'on n'eut encore jamais osé concevoir - à se la soumettre... Nous la reconnaissons sans peine à cette prise de possession totale de notre esprit... à cette sorte de court-circuit qu'elle provoque entre une idée donnée et sa répondante... 

En poésie, en peinture, le Surréalisme a fait l'im­possible pour multiplier ces courts-circuits. Il ne tient et ne tiendra jamais tant qu'à reproduire artificiellement ce moment idéal où l'homme, en proie à une émotion particulière, est soudain empoigné par ce "plus fort que lui" qui le jette à son corps défendant dans l'immortel. Lucide, éveillé, c'est avec terreur qu'il sortirait de ce mauvais pas. Le tout est qu'il n'en soit pas libre, qu'il continue à parler tout le temps que dure la mystérieuse sonnerie: c'est en effet par où il cesse de s'appartenir qu'il nous appartient. 

Ces produits de l'activité psychique... aussi allégés que possible des idées de responsabilité toujours prête à agir comme freins, aussi indépendants que possible de tout ce qui n'est pas la vie passive de l'intelligence, ces produits que sont l'écriture automatique et les récits de rêves, présentent à la fois l'avantage d'être seuls à fournir des éléments d'appréciation de grand style à une critique qui, dans le domaine artistique se montre étran­gement désemparée, de permettre un reclassement général des valeurs lyriques et de proposer une clef qui, capable d'ouvrir indéfiniment cette boîte à multiple fond qui s'appelle l'homme , le dissuade de faire demi-tour, pour des raisons de conservation simple, quand il se heurte dans l'ombre aux portes extérieurement fermées de l'au-delà, de la réalité, de la raison du génie et de l'amour.

15/10/2008

Le jeu

Si les profondeurs de notre esprit recèle d'étranges forces capables d'augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter pour les soumettre ensuite au contrôle de la raison. Un des moyens pour parvenir à cela est d'organiser des jeux où le hasard sera continuellement présent. C'est ce que les surréalistes firent pour se libérer de la morne réalité, pénétrer dans le monde de l'incohérence et de l'étrange et se dégager de leur personnalité.

 andre breton jacqueline lamba yves tanguy cadavre exquis [web520]


André Breton, Jacqueline Lamba, Yves Tanguy: Cadavre exquis.

Ainsi naquirent plusieurs jeux dont le plus connu est certainement celui du Cadavre exquis: plusieurs personnes se passent successivement un papier sur lequel chacun écrit une partie de phrase ou de dessin qu'il dissimule avant de le passer à la personne suivante. La première phrase obtenue par ce procédé donna son nom au jeu: "Le cadavre exquis boira le vin nouveau". 

Ce procédé apte à produire des phrases purement surréalistes donne naissance à des juxtapositions de mots telles que "La vapeur ailée séduit l'oiseau fermé à clef... L'huître du Sénégal mangera le pain tricolore..." 

Paul Eluard nous parle de

soirs passés à créer avec amour tout un peuple de "cadavres exquis". C'était à qui trouverait plus de charme, plus d'unité, plus d'audace à cette poésie déterminée collectivement. Plus aucun souci, plus aucun souvenir de la misère, de l'ennui, de l'habitude. Nous jouions avec les images, et il n'y avait pas de perdants... Si l'un de nous posait une question, l'angoisse ou l'assurance ne lui venait que de la réponse obtenue. Il avait écrit sa question sans la montrer, il ne se l'était posée qu'à lui-même, et voici qu'un autre répondait avec sûreté, pour connaître la question.

 Man ray joan miro max morise yves tanguy cadavre exquis [web520]


Man Ray, Joan Miro, Max Morise, Yves Tanguy: Cadavre exquis.

Par cette dernière méthode, on pouvait parfois obtenir un dialogue aussi bizarre que le suivant: 

  • - Qu'est-ce que la lune?
  • - C'est un vitrier merveilleux.
  • - Qu'est-ce que le printemps?
  • - Une lampe alimentée par des vers luisants.
  • - Le surréalisme a-t-il toujours la même importance dans l'organisation ou la désorganisation de notre vie?
  • - C'est de la boue dans la composition de laquelle n'entrent guère que des fleurs.

 tzara hugo Knutsen breton

Le jeu de L'un dans l'autre, créé en 1954, révéla certains phénomènes de télépathie. André Breton nous en explique lui-même la règle: 

L'un de nous sortait et devait décider à part lui de s'identifier à tel objet déterminé (disons par exemple escalier). L'ensemble des autres devait convenir en son absence qu'il se présenterait comme un autre objet (par exemple une bouteille de Champagne). Il devait se décrire en tant que bouteille de Champagne offrant des particularités telles qu'à l'image de cette bouteille vienne se superposer peu à peu et jusqu'à s'y substituer celle de l'es­calier. 

Ainsi, les surréalistes ne cherchèrent pas uniquement, par ces jeux, à se dis­traire, mais aussi à révéler tes forces surnaturelles et à les maîtriser par la volonté et la raison.

man ray yves tanguy joan miro max morise 1928 [web520]

14/10/2008

La folie

Si le rêve nous fait découvrir un monde fantastique, la folie (ou la simulation de la folie) nous fait, elle aussi, pénétrer dans cet univers des aliénés où l'imagination, l'incohérence et la contradiction règnent en maî­tresses.

Selon Freud, les fous "savent plus long que nous sur la réalité intérieure et peuvent nous révéler certaines choses qui, sans eux, seraient restées impénétrables". 

Il existe quantité de folies, mais la paranoïa est certainement celle qui frappa le plus les surréalistes et en particulier Dali. Le paranoïaque réa­lise la synthèse du réel et de l'imaginaire et, atteint par le délire de la grandeur et la folie de la persécution, il cristallise les événements exté­rieurs autour d'une idée délirante ou d'une obsession. Il réagit différem­ment d'une personne normale en interprétant les événements à sa manière et en considérant le monde comme un théâtre dont il serait le principal acteur. 

Salvador Dali affirme que 

tous les médecins sont d'accord pour reconnaître la vitesse de l'inconcevable subtilité fréquente chez le paranoïaque, lequel, se prévalant de motifs et de faits d'une finesse telle qu'ils échappent aux gens normaux, atteint à des conclusions souvent impossibles à contredire... et qui, en tout cas, défient toute analyse. 

Dali ajoute qu'il veut doter 

le surréalisme d'un instrument de tout premier ordre, en l'espèce de la métho­de paranoïaque-critique qui s'est montrée d'emblée capable de s'appliquer indifféremment à la peinture, à la poésie, au cinéma, à la construction d'objets surréalistes typiques, à la mode, à la sculpture, à l'histoire de l'art, même, le cas échéant, à toute espèce d'exégèse.

 dali Persistance de la mémoire


Salvador Dali: Persistance de la Mémoire.
L'attitude du paranoïaque étant très voisine de celle de l'homme normal et même du savant, toute classification devient donc arbitraire. 

Ce serait alors fait des catégories orgueilleuses dans lesquelles on s'amuse à faire entrer les hommes qui ont eu un compte à régler avec la raison humaine, cette même raison qui nous dénie quotidiennement le droit de nous exprimer par les moyens qui nous sont instinctifs. 

Dans L'Immaculée Conception, André Breton et Paul Eluard sont parvenus à reconstituer certains délires tels que débilité mentale, manie aigüe, paraly­sie générale, délire d'interprétation et démence précoce. Ainsi, ils prouvent que l'esprit peut atteindre la folie "sans qu'il y aille pour lui d'un trou ble durable, sans que cela soit susceptible en rien de compromettre sa faculté d'équilibre". 

Dès lors, les surréalistes peuvent donc se risquer sans danger à se livrer à cette gymnastique de l'esprit qui consiste à stimuler la folie et à reconstituer oertains délires, car jamais ils ne perdent contact avec le monde extérieur. 

Les surréalistes se libérèrent de tout préjugé, de toute convention et se laissèrent aller à l'automatisme psychique qui vise à la recréation d'un état qui n'ait plus rien à envier à l'aliénation mentale. 

Quant à André Breton et Paul Eluard, ils déclarent que

l'essai des simu­lations de maladies que l'on enferme remplacerait avantageusement la bal­lade, le sonnet, l'épopée, le poème sans queue ni tête et autres genres caducs.

13/10/2008

Le rêve

Le surréalisme, qui "tend à la récupération totale de notre force psy­chique par un moyen qui est la descente vertigineuse en nous, l'illumination systématique des lieux cachés et l'obscurcissement progressif des autres lieux", trouve dans le rêve un moyen de se pénétrer soi-même et d'accéder ainsi à la connaissance suprême. 

Le rêve peut tout rendre possible, même les situations les plus invraisemblables dans la réalité quotidienne. En nous apportant des révélations, il aide notre esprit à se mouvoir dans un monde fantasmagorique où êtres et choses prennent un aspect imprévu et insolite et se parent d'une couleur de rêve. 

freud


Sigmund Freud.


Le rêve a, pour les surréalistes, une vie propre aussi importante que celle de l'état de veille. André Breton, se basant sur la théorie de Freud (selon laquelle le rêve serait le symbole des désirs inconscients et des tendances inavouées), affirme que nos rêves pourraient nous aider à résoudre les "questions fondamentales de la vie". 

Le rêve nous permet de "sonder la nature individuelle" et partage notre exis­tence avec l'état de veille... Salvador Dali déclare à ce sujet dans La Femme Invisible: 

Le jour, nous cherchons inconsciemment les images perdues des rêves, et c'est pourquoi, quand nous trouvons une image de rêve, nous croyons déjà la connaître et nous disons que seulement la voir nous fait rêver.

 dali reve cause par le vol d'une abeille autour d'une pomme-grenade une seconde avant l'éveil


Salvador Dali: Rêve causé par le vol d'une abeille autour d'une pomme-grenade une seconde avant l'éveil.
 

De plus, les rêves peuvent parfois nous donner une image de l'avenir, et les surréalistes ne manquèrent pas de constater ce fait étrange. En 1923, Breton faisait, dans Tournesol, le récit d'une rencontre qu'il devait faire l'année suivante en compagnie du sculpteur Giacometti. Breton acheta un jour un "demi-masque" qui, par la suite, se trouva compléter une sculpture inachevée.

victor brauner portrait à l'oeil énucléé 1930 [web520]


Victor Brauner: Portrait à l'oeil énucléé - 1930

Mais, fait plus surprenant encore, le peintre Brauner peignit des personnages bor­gnes bien avant qu'un accident ne lui fasse perdre l'oeil droit... Tous ces faits, révélés par une activité secondaire de l'esprit, ne manquèrent pas d'intéresser, et même de passionner, les surréalistes qui attribuaient au rêve une importance aussi grande, sinon plus, qu'à l'état de veille, au dou­ble point de vue psychologique et métaphysique.

brauner [web520]


Victor Brauner: Peinture - 1946

12/10/2008

Le merveilleux

Le domaine de la surréalité, c'est aussi d'un univers fantastique, en­chanté où les êtres, les objets et les événements les plus invraisemblables semblent normaux. Tout comme Isidore Ducasse et Arthur Rimbaud, les surréalistes ouvrirent 

à la poésie une voie toute nouvelle, en défiant systématiquement toutes les manières habituelles de réagir au spectacle du monde et d'eux-mêmes en se jetant à corps perdu dans le merveilleux. 

Louis Aragon déclare: 

II y a d'autres rapports que le réel que l'esprit peut saisir et qui sont aussi premiers, comme le hasard, l'illusion, le fantastique, le rêve. Ces diverses espèces sont réunies et conciliées dans un genre qui est la Surréalité.  

Ainsi, les surréalistes n'ont plus qu'à se plonger dans un monde étrange peu­plé d'apparitions, de fantômes, d'êtres et d'objets fantastiques et encore jamais vus, car 

c'est seulement à l'approche du fantastique en ce point où la raison humaine perd son contrôle, qu'a toutes les chances de se traduire l'émotion la plus profonde de l'être. 

II existe plusieurs moyens de "systématiser la confusion et d'aider ainsi à discréditer complètement le monde de la réalité (Dali). Il suffit de créer des formes imaginaires, non-naturelles, de rapprocher des figures imaginaires et naturelles ou de déformer, de métamorphoser la réalité pour la rendre plus fantastique et plus étrange. 

Dresser une liste complète des éléments fantastiques qui peuplent l'oeuvre picturale des surréalistes serait une tâche presque impossible. En voici cependant les principaux. 

Roberto Matta JOueurs d'échecs 1954 [web520]


Roberto Matta: Joueurs d'échecs - 1954

1) Formes purement imaginaires:

Matta: monstres fantomatiques entre l'homme, l'animal et la machine.

Tanguy: monde minéral peuplant un désert immense.

Ernst: frottages entre le minéral et le végétal, rochers parfois couverts de végétation où apparaissent quelques fois des êtres humains; forêts fantastiques et envahissantes.

Gorky: monstres aux formes imprécises. 

wilfredo lam Jungle [web520]


Wilfredo Lam: La Jungle.

2) Formes mi-imaginaires, mi-naturelles:

Lam: multitude d'êtres mi-hommes, mi-monstres.

Paalen: abstractions figurant des êtres humains presque monstrueux.

Miro: hommes et objets réduits en signes et abstractions.

Masson: êtres humains déformés au point d'être méconnaissables. 

paul delvaux Pygmalion 1939 [web520]


Paul Delvaux: Pygmalion - 1939

3) Réalité métamorphosée.

Delvaux: femmes nues peuplant des ruines antiques.

Magritte: juxtapositions humoristiques et étranges d'objets divers.

Dali: montres molles, objets en lévitation, rochers étranges, images doubles. Chirico: villes désertes peuplées de statues solitaires, personnages-manne­quins composés de lattes et d'équerres.