24/12/2008

Antonin Artaud - Une grande ferveur

Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein. Un vent charnel et résonnant soufflait, et le soufre même en était dense. Et des radicelles infimes peuplaient ce vent comme un réseau de veines, et leur entrecroisement fulgurait. L'espace était mesu­rable et crissant, mais sans forme pénétrable. Et le centre était une mo­saïque d'éclats, une espèce de dur marteau cosmique, d'une lourdeur défigu­rée, et qui retombait sans cesse comme un front dans l'espace, mais avec un bruit comme distillé. Et l'enveloppement cotonneux du bruit avait l'instance obtuse et la pénétration d'un regard vivant. Oui, l'espace rendait son plein coton mental où nulle pensée encore n'était nette et ne resti­tuait sa décharge d'objets. Mais, peu à peu, la masse tourna comme une nausée limoneuse et puissante, une espèce d'immense influx de sang végétal et tonnant. Et les radicelles qui tremblaient à la lisière de mon oeil mental se détachèrent avec une vitesse de vertige de la masse crispée du vent. Et tout l'espace trembla comme un sexe que le globe du ciel ardent saccageait. Et quelque chose du bec d'une colombe réelle troua la masse confuse des états, toute la pensée profonde à ce moment se stratifiait, se révoltait, devenait transparente et réduite.

Et il nous fallait maintenant une main qui devînt l'organe même du saisir. Et deux ou trois fois encore la masse entière et végétale tourna, et chaque fois, mon oeil se replaçait sur une position plus précise. L'obscurité elle-même devenait profuse et sans objet. Le gel entier gagnait la clarté. 

L'Ombilic des Limbes, 1925.

jardin a sochi 1941 [web520]


Arshile Gorky - Jardin à Sotchi - 1944

23/12/2008

Antonin Artaud - La Nuit opérée

Dans les outres de draps gonflés
où la nuit entière respire,
le poète sent ses cheveux
grandir et se multiplier.

Sur tous les comptoirs de la terre
montent des verres déracinés,
le poète sent sa pensée
et son sexe l'abandonner.

Car ici la vie est en cause
et le ventre de la pensée;
les bouteilles heurtent les crânes
de l'aérienne assemblée.

Le Verbe pousse du sommeil
comme une fleur ou comme un verre
plein de formes et de fumées.

Le verre et le ventre se heurtent,
la vie est claire
dans les crânes vitrifiés. 

L'aréopage ardent des poètes
s'assemble autour du tapis vert
le vide tourne.

La vie traverse la pensée
du poète aux cheveux épais.

Dans la rue rien qu'une fenêtre,
les cartes battent;
dans la fenêtre la femme au sexe
met son ventre en délibéré.

Bilboquet, Poèmes inédits

how my mother s embroidered apron unfolds in my life 1944 [web520]


Arshile Gorky

22/12/2008

Antonin Artaud - Poète noir

Poète noir, un sein de pucelle
te hante,
poète aigri, la vie bout
et la ville brûle,
et le ciel se résorbe en pluie,
ta plume gratte au coeur de la vie.

Forêt, forêt, des yeux fourmillent
sur les pignons multipliés;
cheveux d'orage, les poètes
enfourchent des chevaux, des chiens.

Les yeux ragent, les langues tournent
le ciel afflue dans les narines
comme un lait nourricier et bleu;
je suis suspendu à vos bouches
femmes, coeurs de vinaigre durs.
 

L'Ombilic des Limbes

51699109_9519acffde [web520]


Arshile Gorky

21/12/2008

Antonin Artaud - Prière

Ah donne-nous des crânes de braises
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides, des crânes réels
Et traversés de ta présence 

Fais-nous naître aux cieux du dedans
Criblés de gouffres en averses
Et qu'un vertige nous traverse
Avec un ongle incandescent

Rassasie-nous nous avons faim
De commotions inter-sidérales
Ah verse-nous des laves astrales
A la place de notre sang

Détache-nous, Divise-nous
Avec tes mains de braises coupantes
Ouvre-nous ces voûtes brûlantes
Où l'on meurt plus loin que la mort

Fais vaciller notre cerveau
Au sein de sa propre science
Et ravis-nous l'intelligence
Aux griffes d'un typhon nouveau

Le Pèse-nerfs

49 [web520]


Arshille Gorky

20/12/2008

Antonin Artaud - Lettre contre la Kabbale.

Et pourquoi pas toute cette histoire ce jour-là et pas un autre jour; pourquoi un commencement des choses; et commencement à cet instant-là, et à propos de ce monde là?

Pourquoi un monde fait comme cela, je dis aussi stupidement que cela, ce monde d'abécédaire, d'arithmétique et d'alphabet,

et pourquoi pas un monde sans chiffres ni lettres, fait uniquement pour des illettrés qui n'auraient jamais su compter.

Yam camdou
yan daba
camdoura
yan camdoura
a daba roudou

Qui ne voit que c'est justement ce cadre maintenant invétéré des chiffres et des lettres qui a fini par asphyxier et par perdre ataviquement l'humanité.

Au profit de quoi, et de qui, en vertu de qui et de quoi?

Et fait avoir affaire maintenant à une humanité en état de syphilisation avancée, pour ne pas voir que c'est la grammaire qui, a fait la plaie de toutes les soi-disant grandes idées de civilisation et de culture où l'homme se tient comme dans un carcan qui l'empêche d'avancer. 

Lettre contre la Kabbale.

untitled [web520]


Clovis Trouille

19/12/2008

Antonin Artaud - Ombilic des limbes

Avec moi dieu-le-chien, et sa langue
qui comme un trait perce la croûte
de la double calotte en voûte
de la terre qui le démange.

Et voici le triangle d'eau
qui marche d'un pas de punaise,
mais qui sous la prunelle en braise
se retourne en coup de couteau. 

Sous les seins de la terre hideuse
dieu-la-chienne s'est retirée,
des seins de terre et l'eau gelée
qui pourrissent sa langue creuse.

Et voici la vierge-au-marteau,
pour broyer les caves de terre
dont le crâne du chien stellaire
sent monter l'horrible niveau.

Ombilic des Limbes.

(gorky)-one-year-the-milkweed 1944 [web520]


Arshile Gorky - One year the milkweed - 1944

17/12/2008

Louis Aragon - Pour demain

Vous que le printemps opéra
Miracles ponctuez ma stance
Mon esprit épris du départ
Dans un rayon soudain se perd
Perpétué par la cadence

La Seine au soleil d'Avril danse
Comme Cécile au premier bal
Ou plutôt roule des pépites
Vers les ponts de pierre ou les cribles
Charme sûr La ville est le val

Les quais gais comme un carnaval
Vont au devant de la lumière
Elle visite les palais
Surgis selon ses jeux ou lois
Moi je l'honore à ma manière

La seule école buissonnière
Et mon Silène m'enseigna
Cette ivresse couleur de lèvres
Et les roses du jour aux vitres
Comme des filles d'Opéra.

la résistance [web520]


Arthur Masson - La Résistance