07/11/2008

Explication paranoïa-critique de l'Angelus de Millet

Salvador Dali.
EXPLICATION "PARANOÏA-CRITIQUE" DE L'ANGELUS DE MILLET. 

La paranoïa ne se borne pas toujours à être de l'"illustration": elle constitue encore la véritable et unique "illustration littérale" connue, c'est-à-dire l'"illustration interprétative délirante" - l'"identité" se manifestant toujours à posteriori comme facteur conséquent de l'"association interprétative". 

Aucune image ne me paraît capable d'illustrer plus "littéralement", d'une façon plus délirante, Lautréamont et Les Chants de Maldoror en particulier, que celle qui fut exécutée il y a soixante-dix ans environ par le peintre des tragi­ques atavismes cannibales, des ancestrales et terrifiantes rencontres de viandes douces, molles et de bonne qualité: je fais allusion à J.-F. Millet, ce peintre incommensurablement incompris. C'est précisément le mille fois fameux Angélus de Millet qui, selon moi, équivaudrait dans la peinture à la bien connue et sublime "rencontre fortuite, sur une table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie". Rien ne me paraît, en effet, pouvoir illustrer, aussi littéralement, d'une façon aussi atroce et hyperévidente, cette rencontre que l'image obsédante de l'Angélus. L'Angélus est à ma connaissance l'unique tableau au monde qui com­porte la présence immobile, la rencontre expectante de deux êtres dans un milieu solitaire, crépusculaire et mortel. Ce milieu solitaire, crépusculaire et mortel joue, dans le tableau, le rôle de la table de dissection dans le texte poétique car non seulement la vie s'éteint à l'horizon, mais encore, la fourche plonge dans cette réelle et substantielle viande qu'a été, de tous temps, pour l'homme la terre labourée; elle s'y enfonce, dis-je, avec cette intentionnalité gourmande de fécon­dité, propre aux incisions délectables du bistouri qui, comme chacun sait, ne fait que chercher secrètement, sous divers prétextes analytiques, dans la dissection de tout cadavre, la synthétique, féconde et nourrissante pomme de terre de la mort; d'où ce constant dualisme, ressenti à travers toutes les époques, de terre labourée-nourriture, table à manger, terre labourée se nourrissant de ce fumier doux comme le miel qui n'est autre que celui des authentiques et ammoniacaux désirs nécrophiliques-dualisme qui nous conduit finalement à considérer la terre labourée, surtout si elle s'aggrave du crépuscule, comme la table de dissection la mieux servie, celle entre toutes qui nous offre le cadavre le plus garanti et appétissant condimenté de cette truffe fine et impondérable qui ne se trouve que dans les fèves nutritifs constitués par la viande des épaules ramollies des nourrices hitlériennes et ataviques, et de ce sel incorruptible et excitant, fait du grouil­lement frénétique et vorace des fourmis, que doit comporter toute authentique "putréfaction insépulte" qui se respecte et peut passer pour digne de ce nom. Si, comme nous le prétendons, la "terre labourée" est la plus littérale et la plus avantageuse de toutes les tables de dissection connues, le parapluie et la machine à coudre seraient transposés dans l'Angélus, en figure masculine et figure féminine, et tout le malaise, toute l'énigme de la rencontre proviendrait toujours selon ma très modeste opinion, indépendamment de l'énigme et du malaise que nous savons maintenant être déterminés par le lieu (terre labourée, table de dissection), des particularités authentiques contenues dans les deux personnages, dans deux objets, d'où dérive tout le développement argumental, toute la tragédie laten­te de la rencontre expectante et préliminaire. 

Le parapluie - type d'objet surréaliste à fonctionnement symbolique - par suite de son flagrant et bien connu phénomène d'érection, ne serait autre que la figure masculine de l'Angélus qui,  comme on me fera le plaisir de bien vouloir se le rappeler, dans le tableau cherche à dissimuler - sans parvenir à autre chose qu'à le mettre en évidence - son état d'érection par la position honteuse et compromettante de son propre chapeau. En face de lui, la machine à coudre, sym­bole féminin connu de tous, extrêmement caractérisera jusqu'à se réclamer de la vertu mortelle et cannibale de son aiguille de piquage, dont le travail s'identifie à cette perforation superfine de la mante religieuse "vidant" son mâle, c'est-à-dire vidant son parapluie, le transformant en cette victime marty­risée, flasque et dépressive que devient tout parapluie fermé après la magnificence de son fonctionnement amoureux, paroxistique et tendu de tout à l'heure. 

Il est certain que, derrière ces deux figures tendues de l'Angélus, c'est-à-dire derrière la machine à coudre et la parapluie, les glaneuses ne peuvent que continuer à ramasser avec indifférence, conventionnellement, les oeufs sur le plat (sans plat), les encriers, les cuillers, et toute l'argenterie que ces dernières heures de crépuscule rendent à cette heure étincelante exhibitionniste et à pei­ne une côtelette crue, prise comme échantillon moyen des signes comestibles, a-t-elle été posée sur la tête du mâle, que déjà la silhouette de Napoléon, l'"affamé" se forme et se dessine subitement dans les nuages à l'horizon, que déjà on le voit s'approcher impatient à la tête de sa cavalcade pour venir chercher la côtelette en question, laquelle, en réalité, de vérité, n'est destinée à proprement parler qu'à l'aiguille, fine de toute finesse, terrifiante de toute terreur, belle de tou­te beauté, de la machine à coudre spectrale, clandestine et bien portante. 

L'Angélus de Millet beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie. - Salvador Dali.

Archealogical_Reminiscence_of_Millet_s_Angelus


Salvador Dali: Réminiscence archéologique de l'Angelus de Millet.

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06/11/2008

Ode à Salvador Dali

Frederico Garcia Lorca
ODE A SALVADOR DALI. 
 

0 Salvador Dali à la voix olivienne
Je dis ce que me disent ta personne et tes toiles.
Je ne loue point ton imparfait pinceau adolescent,
mais je chante la parfaite direction de tes flèches. 

Je chante ton bel effort de lumières catalanes,
ton amour pour ce qui possède son inexplicable possible.
Je chante ton coeur astronomique et tendre,
de jeu de cartes français indemne de blessure.  

Je chante l'anxiété de statue que tu poursuis sans trêve,
la peur de l'émotion qui t'attend dans la rue.
Je chante la petite sirène de la mer qui chante,
montée sur une bicyclette de coraux et de coquilles.  

Mais avant tout je chante une pensée commune
qui nous unit aux heures obscures et dorées.
Ce n'est point l'art la lumière qui nous aveugle les yeux.
C'est d'abord l'amour, l'amitié ou l'escrime.  

C'est, avant le tableau que, patient tu dessines,
le sein de Thérèse, à la peau d'insomnie,
la boucle serrée de Mathilde l'ingrate,
notre amitié peinte comme un jeu de l'oie. 

Que des traces dactylographiques de sang sur or
rayent le coeur de la Catalogne éternelle.
Que des étoiles comme des poings sans faucon t'illuminent,
tandis que fleurissent ta peinture et ta vie.  

Ne regarde pas la clepsydre aux ailes membraneuses,
ni la faux terrible de allégories.
Revêts et dénude toujours ton pinceau dans l'air,
face à la mer peuplée de marins et de barques.  

Frederico Garcia Lorca (1926, trad. J. C. )

cardinal 1934 [web520]


Salvador Dali - Cardinal - 1934.

 

30/10/2008

Hans Arp - Les rois coiffent les forêts

les rois coiffent les forêts brandissent les oiseaux grillés et vont aux ethermes sur leurs cannes de fer
les bêtes en croissance dansent sur des cothurnes en verre
les troncs d'arbre se font leurs oiseaux sur mesure
les oiseaux flagellés perdent tout leur sang dans la colonnade
les fouets claquent et des montagnes descendent les ombres bien coiffées des bergers
les oeufs noirs et les grelots des fous tombent des arbres
les orages et les grosses caisses et les tambours jaillissent des oreilles des ânes
les ailes frôlent les fleurs les sources bougent dans les yeux des sangliers

dessin automatique 1916 [web520]


Hans Arp - Dessin automatique - 1916

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29/10/2008

Hans Arp - L'un après l'autre

l'un après l'autre
en bas se promène la chair étrangère
à l'oeil sec
et porte dans chaque ride un ventre
lentement elle peut dire son nom
mot par mot
ligne par ligne
parce qu'elle roule derrière elle
elle se va bien
se comprend
et se connaît toujours
trois fois elle frappe son doigt
entrez entrez entrez
alors le contour de sa respiration se tient debout
avec des lèvres de mercure
sur sa langue
qui se glisse au-dessous d'elle
avec des roues carrées
qui tournent
quand les rais s'arrêtent
et qui s'arrêtent quand les rais tournent
année par année sont des années sans années
jour par jour sont des jours sans jours
ainsi vont aussi les bottes au pas articulé
à travers le tuyau de chair vivante
pas par pas
sans gêne avec les couches de leurs années
dans les cages bien collantes et ajustées
année par année sont des années sans années 

Hans Arp
Rome - 1922 

objets placés d après la loi du hasard ou nombrils 1930 [web520]


Hans Arp - Objets placés suivant la loi du hasard ou nombrils - 1930

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28/10/2008

Hans Arp: L'éléphant tyrolien.

L'ELEPHANT TYROLIEN. 

II crie, il grince, l'éléphant tyrolien et la grand'mère de caout­chouc frappent le piano de la mort. Ils frappent à tour de bras sans relâche à tout casser. Ils écument, ils transpirent. Leurs pattes trans­forment le piano de la mort en fer rasé. Comme ils n'ont finalement plus rien du piano sous leurs mains, ils frottent les milliards du temps, accumulent dans des zeppelins des tripes électriques, couronnent des mouches et mangent des petits enfants salés, des oranges au phosphore et de la marmelade d'avions. La grand'mère de caoutchouc fume un ciga­re grand comme une grand'mère. Elle pousse des cris joyeux. La grand'mère de caoutchouc a du sex-appeal et à son appel le champignon diabolique et parfumé se jette dans un élan terrifiant sur la grand'mère de caout­chouc qu'il lèche sans relâche, à tour de bras. N'as-tu plus rien sous la bouche? Le plaisir est grand. La grand'mère grandit. Continue, champi­gnon diabolique et parfumé! Continue! Dépasse-toi, crocodile terrifiant et sucré! La joie est grande. L'éléphant tyrolien est diplomate. Il ne dit que coin, coin, coin. Mais comme le champignon diabolique et parfumé ne se dépasse pas, la grand'mère de caoutchouc le jette comme une mouche sans pattes dans un lac de cambouis en grinçant. Marmelade, marmelade, tout est marmelade. La chute d'une marine de guerre dans du lait sucré tare la nudité de cette danse majestueuse.

sans titre 1916 [web520]


Hans Arp - Sans titre - 1915

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27/10/2008

Hans Arp: Goutte d'homme.

GOUTTE D'HOMME. 

une goutte d'homme
achèvent la beauté du bouquet d' os
c'est l'heure de l'aubade
dans la fourrure de feu
le vent arrive sur ses quatre plantes
comme le cheval sur ses quatre roues
l'espace a un parfum vertical
le vent arrive sur ses quatre plantes
comme le cheval sur ses quatre roues
c'est l'heure de l'aubade
dans la fourrure de feu
une goutte d'homme
un rien de femme
achèvent la beauté du bouquet d'os

Hans Arp
Sciure de gammes - 1938

sculpture a etre perdue dans la foret 1932 [web520]


Hans Arp - Sculpture à être perdue dans la forêt

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26/10/2008

Hans Arp - L'âge vit de cheveu en cheveu

L'AGE VIT DE CHEVEU EN CHEVEU

l'âge vit de cheveu en cheveu
à travers l'air devenu orphelin
il vit comme un oeuf
qui couve un fruit
sur une corde tendue entre deux ailes
l'air a l'âge des ailes
les feuilles des ailes saignent
sur les traînes de l'air 

Hans Arp
Taches dans le vide - 1936

torse des Pyrénées 1959 [web520]


Hans Arp - Torse des Pyrénées - 1959.

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