12/02/2009

Paul Eluard - Dormeur

Triste, il va mourir d'étrange façon,
Les yeux tomberont dans le sac des joues,
Lèvres aspirées, nez étroit,
Espoir: il dormira.
Les mains, les pieds balancés
Sur tant de mers, tant de planchers,
Un marin mort,
II dormira.
Fouets accrochés, poches, gousset,
La chaise est plus lourde,
Le sol plus étroit,
Mais le sommeil ne compte en promenade.
Jeune mort, mort d'avenir

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Giorgio de Chirico

11/02/2009

Paul Eluard - Salvador Dali

C'est en tirant sur la corde des villes en fanant
Les provinces que le délié des sexes
Accroît les sentiments rugueux du père
En quête d'une végétation nouvelle
Dont les nuits boule de neige
Interdisent à l'adresse de montrer le bout mobile de son nez

C'est en lissant les graines imperceptibles des désirs
Que l'aiguille s'arrête complaisamment
Sur la dernière minute de l'araignée et du pavot
Sur la céramique de l'iris et du point de suspension
Que l'aiguille se noue sur la fausse audace
De l'arrêt dans les gares et du doigt de la pudeur. 

C'est en pavant les rues de nids d'oiseaux
Que le piano des mêlées de géants
Fait passer au profit de la famine
Les chants interminables des changements de grandeur
De deux êtres qui se quittent 

C'est en acceptant de se servir des outils de la rouille
En constatant nonchalamment la bonne foi du métal
Que les mains s'ouvrent aux délices des bouquets
Et autres petits diables des villégiatures
Au fond des poches rayées de rouge. 

C'est en s'accrochant à un rideau de mouches
Que là pêcheuse malingre se défend des marins
Elle ne s'intéresse pas à la mer bête et ronde comme une pomme
Le bois qui manque la forêt qui n'est pas là
La rencontre qui n'a pas lieu et pour boire
La verdure dans les verres et la bouche qui n'est faite
Que pour pleurer une arme le seul terme de comparaison
Avec la table avec le verre avec les larmes
Et l'ombre forge le squelette du cristal de roche.

C'est pour ne pas laisser ces yeux les nôtre vides entre nous
Qu'elle tend ses bras nus
La fille sans bijoux la fille à la peau nue
Il faudrait bien par ci par là des rochers des vagues
Des femmes pour nous distraire pour nous habiller
Ou des cerises d'émeraudes dans le lait de la rosée. 

Tant d'aubes brèves dans les mains
Tant de gestes maniaques pour dissiper l'insomnie
Sous la rebondissante nuit du linge
Face à l'escalier dont chaque marche est le plateau d'une balance
Face aux oiseaux dressés contre les torrents
L'étoile lourde du beau temps s'ouvre les veines.

La Vie immédiate.

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Giorgio de Chirico

10/02/2009

Paul Eluard - Couvre-feu

Que voulez-vous la porte était gardée
Que voulez-vous nous étions enfermés
Que voulez-vous la rue était barrée
Que voulez-vous la ville était matée
Que voulez-vous elle était affamée
Que voulez-vous nous étions désarmés
Que voulez-vous la nuit était tombée
Que voulez-vous nous nous sommes aimés.

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Giorgio de Chirico

09/02/2009

Paul Eluard - L'amoureuse

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens
Elle a la forme de mes mains
Elle a la couleur de mes yeux
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils

Me font rire pleurer et rire
Parler sans avoir rien à dire

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Giorgio de Chirico

08/02/2009

Paul Eluard - Anniversaire

Je fête l'essentiel, je fête ta présence
Rien n'est passé la vie a des feuilles nouvelles
Les plus jeunes ruisseaux sortent dans l'herbe fraîche.

Et comme nous aimons la chaleur il fait chaud
Les fruits abusent du soleil les couleurs brûlent
Puis l'automne courtise ardemment l'hiver vierge

L'homme ne mûrit pas il vieillit ses enfants
Ont le temps de vieillir avant qu'il ne soit mort
Et les enfants de ses enfants il les fait rire

Toi première et dernière tu n'as pas vieilli
Et pour illuminer mon amour et ma vie
Tu conserves ton coeur de belle femme nue.

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Giorgio de Chirico

06/02/2009

Robert Desnos - Compte rendu de rêves

En 1916 - Je suis transformé en chiffre. Je tombe dans un puit qui est en même temps une feuille de papier, en passant d'une équation à une autre avec le dé­sespoir de m'éloigner de plus en plus de la lumière du jour et d'un paysage qui est le château de Ferrières (Seine-et-Marne) vu de la voie du chemin de fer de l'Est.

Durant l'hiver 1918-1919 - Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité L'électricité est allumée. La porte de mon armoire à glace s'ouvre d'elle-même. Je vois les livres qu'elle renferme. Sur un rayon se trouve un coupe-papier de cuivre (il y est aussi dans la réalité) ayant la forme d'un yatagan. Il se dressa sur l'extrémité de la lame, reste en équilibre instable durant un instant puis se recouche lentement sur le rayon. La porte se referme. L'électricité s'éteint.

En août 1922 - Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité. André Bre­ton entre dans ma chambre, le Journal Officiel à la main. "Cher ami, me dit-il, j'ai le plaisir de vous annoncer votre promotion au grade de sergent-major" puis il fait demi-tour et s'en va.

(Littérature n°5 - 1922).

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Giorgio de Chirico

05/02/2009

Robert Desnos - Vie d'énène

Un calme effrayant marquera ce jour
Et l'ombre des réverbères et des avertisseurs d'incendie fatiguera la lumière
Tout se taira les plus silencieux et les plus bavards
Enfin mourront les nourrissons braillards
Les remorqueurs les locomotives le vent
Glissera en silence
On entendra la grande voix qui venant de loin passera sur la ville
On l'attendra longtemps
Puis vers le soleil de milord
Quand la poussière les pierres et l'absence de larmes composent sur les grandes places désertes la robe du soleil
Enfin on entendra venir la voix
Elle grondera longtemps aux portes
Elle passera sur la ville arrachant les drapeaux et brisant les vitres
On l'entendra
Quel silence avant elle mais plus grand encore le silence qu'elle ne trou­blera pas mais qu'elle accusera du délit de mort prochaine qu'elle flétrira qu'elle dénoncera
0 jours de malheurs et de joies
Le jour le jour prochain où la voix passera sur la ville
Une mouette fantomatique m'a dit qu'elle m'aimait autant que je l'aime
Que ce grand silence terrible était mon amour
Que le vent qui portait la voix était la grande révolte du monde
Et que la voix me serait favorable 

Corps et Biens - 1930

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Giorgio de Chirico