25/12/2008

André Breton

breton 02Breton, le "pape au surréalisme", est né à Tinchebray, dans l'Orne, en 1896. En 1913, il noue des relations avec Paul Valéry et commence à Paris des étu­des de médecine avant d'être mobilisé en 1915. Affecté à divers centres neuropsychiatriques, il s'initie alors aux travaux de Sigmund Freud et s'intéresse à la psychanalyse. 

En 1916, il rencontre Jacques Vaché à Nantes: son influence sera décisive. En 1917 et 1918, il fait partie du cercle de Guillaume Apolli­naire et, l'année suivante, publie son premier recueil de poèmes: Mont de Piété. Avec Louis Aragon et Philippe Soupault, il fonde alors la revue Littérature où paraissent les premiers textes poétiques et les premiers comptes-rendus de rêves. 

Avec Soupault, Breton écrit Les Champs Magnétiques, premier recueil de textes automatiques qui, publié pendant l'époque dadaïste, annonce déjà le surréalisme. Jusqu'en 1921, il participe au mouvement Dada et, l'année suivante, rencontre Freud à Vienne. Avec ses amis Crevel, Desnos, Eluard, Ernst, Morise, Péret et Picabia, il fonde le mouvement surréaliste dont il devient le principal théoricien. En compagnie d'autres artistes, il explore alors le domaine de l'automatisme psychique et se livre en particulier à des expériences sur le sommeil hypnotique. 

En 1924, il publie le Manifeste du Surréalisme et, en 1925, prend la direction de la revue La Révolution Surréaliste qui prône le non-conformisme sous toutes ses formes et l'automatisme psychique pur. 

L'ouvrage de Trotski sur Lénine l'impressionne violemment et, dès lors, il fait valoir les revendications surréalistes sur le plan social. En 1926, André Breton adhère au Parti Communiste pour une très courte période car il s'oppose à "tout contrôle extérieur, même marxiste, sur les expériences de la vie intérieures" (Légitime Défense). 

En 1929, il publie les Second Manifeste du Surréalisme qui exclut tous les partisans d'une action politique. Dans ce manifeste, Breton réaffirme la portée philosophique du mouvement surréaliste, ainsi que sa vocation révolutionnaire, et constitue un rappel à l'ordre devant toute dévia­tion littéraire.

En 1930, il fonde et dirige la revue Le Surréalisme au Service de la Révolution et, deux ans plus tard, publie Les Vases Communicants, oeuvre importante parue après Nadja (1928). 

Breton, que ses amis appellent "le pape du surréalisme", devient l'un des principaux animateurs de la revue Minotaure et, en 1935, rompt définitivement avec le Parti Communiste. Il se rend alors à Prague et aux Iles Canaries et séjourne au Mexique en 1938 où il fonde, avec Diego Rivera et Léon Trotski, la Fédération Internationale de l'Art Révolutionnaire Indépendant dont il écrit le manifeste en collaboration avec Trotski. 

Mobilisé en 1939, il se réfugie à Marseille en 1940 et, l'année sui­vante, s'embarque pour les Etats-Unis, via la Martinique, en compagnie d'autres surréalistes. A New York, il rencontre Marcel Duchamp, Ernst et David Hare et, avec leur collaboration, fonde la revue VVV

Durant ce séjour en Amérique, il compose l'Ode à Fournier et publie Arcane 17. En 1945, il fait une série de conférences à Haïti. Celles-ci contribueront à créer l'agitation intellectuelle qui donnera le signal à l'insurrection contre le régime du président Lescot. 

En 1946, il rentre en France et, un an plus tard, organise une grande exposi­tion internationale du surréalisme. De 1943 à 1950, il soutient activement le mouvement des Citoyens du Monde. Il anime les revues Néon, Médium, La Brèche, Le Surréalisme même et de 1952 à 1954 dirige la galerie A l'Etoile Scellée

André Breton meurt en 1966, mais le surréalisme lui survit. Pendant toute sa vie, Breton se sera efforcé "d'atteindre deux réalités dis­tantes, et de leur rapprochement de tirer une étincelle."

scent of apricots on the fields [web520]


Arshile Gorky - Scent of apricots in the fields

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17/10/2008

La poésie

Seuls les poètes étaient capables de "jeter de ci, de là sur le sable une poignée d'algues écumeuses et d'émeraudes" et de dévoiler aux yeux de tous les univers fantastiques que les surréalistes s'étaient proposé d'ex­plorer. La beauté des images découvertes par les poètes surréalistes détrui­sait d'un seul coup tous les obstacles que le monde opposait à leurs rêves. 

La poésie lance des ponts d'un sens à l'autre, de l'objet à l'image, de l'image à l'idée, de l'idée au fait précis. Elle est la route entre les éléments d'un monde que des nécessités tempo­relles d'étude avaient isolés, la route qui mène à ces bouleversantes ren­contres dont témoignent les tableaux et collages de Dali, Ernst, Tanguy. Elle est la route de la liberté. 

René Crevel.

 rené crevel


René Crevel.

Pour les surréalistes, l'art poétique doit être une libération totale de l'esprit qui donne enfin libre cours à l'inspiration pure. 

L'hallucination, la candeur, la fureur, la mémoire, ce Protée lunatique, les veilles histoires, la table et l'encrier, les paysages inconnus, la nuit tourmentée, les souvenirs inopinés, les prophéties de la passion, les conflagrations d'idées, de sentiments, d'objets, la nudité aveugle, les entre­prises systématiques à des fins devenant de première utilité, le dérèglement de la logique jusqu'à l'absurde, l'usage de l'absurde jusqu'à l'indomptable raison, c'est cela, et non l'assemblage plus ou moins savant plus ou moins heureux des consonnes, des syllabes, des mots qui contribuent à l'harmonie d'un poème. Il faut parler une pensée musicale qui n'ait que faire des tambours, des violons, des rythmes et des rimes du terrible concert pour oreilles d'ânes. 

Paul Eluard.

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Paul Eluard par Salvador Dali.

Pour les surréalistes, la raison ne doit point corriger ce que notre sub­conscient peut révéler et ils proclament: 

A la moindre rature, le prin­cipe d'inspiration totale est ruiné... L'imbécillité efface ce que l'oreiller a prudemment créé... Quelle fierté d'écrire, sans savoir ce que sont langue, verbe, ni concevoir la structure de la durée de l'oeuvre, ni les conditions de sa fin: pas du tout le pourquoi, pas du tout le comment! 

Tout effort volontaire doit être entièrement banni et André Breton nous rappelle: 

Chaque jour, au moment de s'endormir, Saint-Pol-Roux, faisait naguère placer sur la porte de son manoir de Camaret un écriteau sur lequel on pouvait lire: "Le poète travaille".  

Abandonnés ainsi à leur inspiration, les poètes suppriment toute conscience pour s'identifier à l'infini et, comme l'affirme Louis Aragon: 

Si l'on songe que le conscient ne puise nulle part ses éléments, si ce n'est dans l'inconscient, on est obligé de convenir que le conscient est contenu dans l'inconscient.

 A cette tendance d'André Breton s'oppose celle de Paul Valéry qui proclame: 

La véritable condition d'un véritable poète est ce qu'il y a de plus distinct de l'état de rive.

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Paul Valéry.

Cependant, malgré les différences fondamentales de ces deux conceptions, leur but unique reste la recherche d'un absolu, d'où la sympathie éphémère qui naquit entre Breton et Valéry. Pour André Breton comme pour Paul Eluard, la poésie peut se définir comme 

L'essai de représenter, ou de restituer, par des cris, des larmes, des caresses ou par des objets, ces choses, ou cette chose que tend obscuré­ment d'exprimer le langage articulé dans ce qu'il y a d'apparence de vie ou de dessein supposé, cette chose est de la nature de cette énergie qui se refuse à répondre à ce qui est. 

Ainsi, la personnalité du poète disparaît, et la poésie, douée d'un énorme dynamisme, se comporte en libératrice. 

Pendant des années, j'ai compté sur le débit torrentiel de l'écriture automatique pour le nettoyage de l'écurie littéraire. A cet égard, la volonté d'ouvrir toutes grandes les écluses, restera sans nul doute l'idée génératrice du surréalisme. 

André Breton. 

Aux débuts de leurs recherches, les surréalistes ne luttent ni contre les désirs ni contre les instincts, mais leurs donnent entièrement libre cours. De là naquirent ces descriptions des plus basses corruptions humaines, cette flore et cette faune inavouable. 

Mais ce nettoyage par l'ordure n'est heureusement que le point de départ vers une réalité plus haute: en effet, ce n'est pas parce que l'inconscient guide la plume du poète que son oeuvre n'aura aucun sens. 

L'homme qui tient la plume ignore ce qu'il va écrire, ce qu'il écrit, ce qu'il découvre en se relisant, et se récit étranger à ce qui a pris par sa main une vie dont il n'a pas le secret, de ce que par conséquent il lui semble qu'il a écrit n'importe quoi, on aurait bien tort de conclure que ce qui s'est formé ici, c'est vraiment n'importe quoi. C'est quand vous rédigez une lettre pour dire quelque chose, par exemple, que vous écrivez n'importe quoi. Vous êtes livré à votre Arbitraire. Mais dans le surréalisme, tout est rigueur. Rigueur inévitable. Le sens se forme en dehors de vous. Les mots groupés fi­nissent par signifier quelque chose, au lieu que, dans l'autre cas, ils vou­laient dire primitivement ce qu'ils n'ont que très fragmentairement exprimé plus tard. Ainsi le fond d'un texte surréaliste importe au plus haut point, c'est ce qui lui donne son précieux caractère de révélation. 

Louis Aragon. 

 Louis aragon illustration feu de joie


Louis Aragon: illustration pour Feu de Joie.

Le but de l'écrivain surréaliste n'est pas, comme pour l'écrivain classique, de décrire la réalité qui nous entoure, mais de transmettre les vibrations d'un monde intérieur. Mais il est très difficile de décrire l'univers du rêve par le langage habituel. 

Ainsi, comme le remarque Pierre-Jean Jouve, la lecture de textes surréalistes 

requiert une inclination toute spéciale de l'esprit. Le lecteur devra renoncer à comprendre clairement du premier coup, il devra correspondre aux choses variées mais insistantes qui passent devant ses yeux. 

Sans leurs écrits, les surréalistes ne s'adressent aucunement à l'intelligen­ce du lecteur, mais à son imagination et à sa sensibilité. Ils ne veulent lui décrire, mais lui suggérer des images. 

André Breton s'oppose à toute tentative de 

fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l'homme de se livrer.  

Pour lui, la beauté doit surgir de "l'image telle qu'elle se constitue dans l'écriture automatique". Ainsi naît une atmosphère de rêve, un uni­vers enchanté où les images déconcertent à la fois l'esprit et les sens. Voici quelques images extraites du Revolver à cheveux blancs et des Champs Magnétiques

Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir, et dont l'existence ne tient pas à un fil, voilà le désespoir. Dans ses grandes li­gnes, le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va enco­re faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire une vie. 

Affection prolongée des fibres nerveuses, régularité des remords salissants, dessein écrasant des solitudes reconnues. On parlait des amusements sentimen­taux, des cargaisons pénitentiaires. A la lisière des sapinaies lapidées, dans les souterrains retrouvés, les yeux s'habituent à cette lumière rigoureuse. Les cycles des ombres perdues et la moire cultivée des cieux marins n'existaient plus pour ce voyageur que rien n'effrayait. Les éléments tendrement énergiques les animaux que la cruauté divine: poissons-lunes des profondeurs océaniques, crapauds chatoyants des buissons creux, oiseaux bercés de cris. 

André Breton veut donc "remonter aux sources de l'imagination poétique. Une flèche indique maintenant la direction de ces pays, et l'atteinte du but véritable ne dépend plus que de l'endurance du voyageur". 

Mais celui qui pénètre dans ce monde fantastique de la poésie n'aspire plus qu'à s'y replonger. Louis Aragon déclare dans Le Paysan de Paris

J'annonce au monde ce fait divers de première grandeur: un nouveau vice vient de naître, un vertige de plus est donné à l'homme, le Surréalisme, fils de la frénésie et de l'ombre. Entrez, entrez, c'est ici que commencent les royaumes de l'instantané. Les dormeurs éveillés des Mille et une Nuits, les  miraculés et les convulsionnaires, que leur envieriez-vous, haschichins modernes, quand vous in­voquerez sans instrument la gamme jusqu'ici incomplète de leurs plaisirs émerveillés, et quand vous vous assurerez sur le monde un tel pouvoir visionnaire, de l'invention à la matérialisation glauque des clartés glissantes de l'éveil, que ni la raison, ni l'instinct de conservation malgré leurs belles mains blanches, ne sauront vous retenir d'en user sans mesure. Le vice appe­lé surréalisme est l'emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plu­tôt de la provocation sans contrôle de l'image pour elle-même, et pour ce qu'elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations impré­visibles et de métamorphoses; car chaque image à chaque coup vous force à ré­viser tout l'Univers. Ravages splendides: le principe d'utilité deviendra étranger à tous ceux qui pratiquent ce vice supérieur.  

Ainsi, le surréalisme veut détruire les barrières qui séparent les mondes subjectifs et objectifs et, comme dans les sociétés primitives, considèrent le rêve comme un moyen de connaissance et le poète comme un prophète. De plus, les surréalistes ajoutent (et nous retiendront cette phrase comme conclusion): 

Le fonctionnement même de la pensée gravite autour de la poésie tandis que celle-ci élève la pensée, la dépasse et la nie dans son devenir.

16/10/2008

L'automatisme

En 1882, le philosophe Meyers fondait la Société pour la Recherche Psychique et inventait le mot "télépathie". 

En 1919, le professeur Martinez présidait l'Institut Métapsychique Interna­tional de Paris. 

André Breton, lors de ses études de médecine, s'intéressa vivement aux tra­vaux de ces institutions ainsi d'ailleurs qu'aux méthodes de psychanalyse de Freud et aux maladies mentales. Devenu le "Pape du Surréalisme", il ne cessa de se passionner dans ces domaines et fonda le "bureau de recherche surréaliste" dans le but d'explorer et d'expérimenter le surréel.

 andré breton


André Breton.

Breton nous raconte, dans le Premier Manifeste du Surréalisme, comment il fut amené à procéder à ses premières expériences. Un soir, avant de s'endormir, il eut la sensation d'entendre, bizarrement articulée, cette phrase étrange qui "cognait à la vitre":"Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre". Et il explique: 

Tout préoccupé que j'étais encore de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d'examen que j'avais eu quelque peu l'occasion de pratiquer sur des malades pendant la guerre, je résolus d'obtenir de moi ce qu'on cherche à obtenir d'eux, soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l'esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s'embarrasse, par la suite, d'aucune réticence et qui soit aussi exacte­ment que possible la "pensée parlée". Il m'avait paru, et il me paraît encore - la manière dont m'était parvenue la phrase de l'homme coupé en témoignait - que la vitesse de la pensée m'est pas supérieure à celle de la parole, et qu'elle ne défie pas forcément la langue ni même la plume qui court. C'est dans ces dispositions que Philippe Soupault à qui j'avais fait part de ces premières conclusions, et moi nous entreprîmes de noircir du papier, avec un louable mépris de ce qui pourrait s'ensuivre littérairement. La facilité de réalisation fit le reste. 

A la fin du premier jour, nous pouvions nous lire une cinquantaine de pages obtenues par ce moyen, et commencer à comparer nos résultats. Dans l'ensemble, ceux de Soupault et les miens présentaient une remarquable analogie: même vice de construction, défaillances de la même natu­re, mais aussi, de part et d'autre, l'illusion d'une verve extraordinaire, beaucoup d'émotion, un choix considérable d'images d'une qualité telle que nous n'eussions pas été capables d'en préparer une seule de longue main, un pittoresque très spécial, et, de-ci de-là, quelques propositions d'une bouffonnerie aiguë. 

Les seules différences que présentaient nos textes me parurent tenir essentiellement à nos humeurs réciproques, celle de Soupault moins sta­tique que la mienne et, s'il me permet cette légère critique, à ce qu'il avait commis l'erreur de distribuer en haut de certaines pages, et par es­prit, sans doute, de mystification, quelques mots en guise de titre. Je dois, par contre, lui rendre cette justice qu'il s'opposa toujours, de toutes ses forces, au moindre remaniement, à la moindre correction au cours de tout passage de ce genre qui me semblait plutôt mal venu. En cela certes, il eut tout à fait raison.

 dessin andré breton


Dessin d'André Breton.

C'est de cette première expérience de l'automatisme qu'André Breton devait tirer la définition du surréalisme: 

SURREALISME, N. M. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'ex­primer soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonc­tionnement de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. 

ENCYCL. Philos. Le Surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêvé, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. 

André Breton et Philippe Soupault entreprirent donc de rédiger le premier texte purement automatique, les Champs Magnétiques, dont ils nous donnent la recette: 

Faites-vous apporter de quoi écrire après vous être établi dans un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit. Placez-vous dans l'état le plus passif ou réceptif que vous pourrez... Ecrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir, pour ne pas être tenté de vous relire. La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu'à chaque seconde il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne tend qu'à s'extérioriser. 

Voici un extrait de ces Champs Magnétiques dont "chaque chapitre n'avait d'autre raison de finir que la fin du jour où il était entreprit" et dont "seul le changement de vitesse ménageait des effets un peu différents". 

Le lac qu'on traverse avec un parapluie, l'irisation inquiétante de la terre, tout cela donne envie de disparaître. Un homme marche en cassant des noisettes et se replie par moments sur lui-même comme un éventail. Il se dirige vers le salon où l'ont précédé les furets. S'il arrive sur la fermeture, il verra des grilles sous-marines livrer passage à la barque de chèvrefeuille. Demain ou après-demain, il ira retrouver sa femme qui l'attend en cousant des lu­mières et en enfilant des larmes. Les pommes véreuses du fossé, l'échec de la mer Caspienne usent de tout leur pouvoir pour garder leur poudre d'émeraude. Il a les mains douloureuses comme des cornes d'escargot, il bat des mains devant lui. Tout l'éclairé de son raisonnement tiède comme un corps d'oiseau à l'agonie; il écoute les crispations des pierres sur la route, elles se dévo­rent comme des poissons. Les crachats de la verrière lui donnent des frissons étoilés. Il cherche à savoir ce qu'il est devenu, depuis sa mort. 

Dans le chapitre intitulé Barrières, Breton et Soupault appliquèrent pour la première fois le procédé de l'automatisme au dialogue où chaque interlo­cuteur devait poursuivre "simplement son soliloque sans chercher à en tirer un plaisir dialectique particulier et à en imposer le moins du monde à son voisin." Voici ce que cette méthode pouvait donner comme résultat: 

- 0n m'a parlé d'un restaurant luxueux où les mets les plus divers sont apportés. Il y a des dessous de plats à musique, des carafes à deux becs, des verres à pied et une magnifique porte d'entrée.

- Les plus magnifiques portes sont celles derrière lesquelles on dit: "Ouvrez, au nom de la loi!"

- Je préfère à ces drames le vol silencieux des outardes et la tragédie familiale: le fils part pour les colonies, la mère pleure et la petite soeur pense au collier que son frère lui rapportera. Et le père se réjouit intérieurement parce qu'il pense que son fils vient de trouver une situation.

- J'ai été recommandé dès mon très jeune âge à un animal domestique et pourtant j'ai toujours préféré à la chaleur de sa langue sur ma joue une petite histoire des temps passés.

- Du bout des lèvres on peut boire cette liqueur verte mais il est de meilleur ton de commander un tonique. 

Laissons aux surréalistes le soin de conclure: 

Ceux qui possèdent, au sens freudien la "précieuse faculté" dont nous parlons, s'appliquent à étu­dier sous ce jour le mécanisme de l'inspiration et à partir du moment où l'on cesse de la tenir pour une chose sacrée, et que tout à la confiance qu'ils ont en son extraordinaire vertu, ils ne songent qu'à faire tomber ses derniers liens et - ce qu'on n'eut encore jamais osé concevoir - à se la soumettre... Nous la reconnaissons sans peine à cette prise de possession totale de notre esprit... à cette sorte de court-circuit qu'elle provoque entre une idée donnée et sa répondante... 

En poésie, en peinture, le Surréalisme a fait l'im­possible pour multiplier ces courts-circuits. Il ne tient et ne tiendra jamais tant qu'à reproduire artificiellement ce moment idéal où l'homme, en proie à une émotion particulière, est soudain empoigné par ce "plus fort que lui" qui le jette à son corps défendant dans l'immortel. Lucide, éveillé, c'est avec terreur qu'il sortirait de ce mauvais pas. Le tout est qu'il n'en soit pas libre, qu'il continue à parler tout le temps que dure la mystérieuse sonnerie: c'est en effet par où il cesse de s'appartenir qu'il nous appartient. 

Ces produits de l'activité psychique... aussi allégés que possible des idées de responsabilité toujours prête à agir comme freins, aussi indépendants que possible de tout ce qui n'est pas la vie passive de l'intelligence, ces produits que sont l'écriture automatique et les récits de rêves, présentent à la fois l'avantage d'être seuls à fournir des éléments d'appréciation de grand style à une critique qui, dans le domaine artistique se montre étran­gement désemparée, de permettre un reclassement général des valeurs lyriques et de proposer une clef qui, capable d'ouvrir indéfiniment cette boîte à multiple fond qui s'appelle l'homme , le dissuade de faire demi-tour, pour des raisons de conservation simple, quand il se heurte dans l'ombre aux portes extérieurement fermées de l'au-delà, de la réalité, de la raison du génie et de l'amour.

15/10/2008

Le jeu

Si les profondeurs de notre esprit recèle d'étranges forces capables d'augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter pour les soumettre ensuite au contrôle de la raison. Un des moyens pour parvenir à cela est d'organiser des jeux où le hasard sera continuellement présent. C'est ce que les surréalistes firent pour se libérer de la morne réalité, pénétrer dans le monde de l'incohérence et de l'étrange et se dégager de leur personnalité.

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André Breton, Jacqueline Lamba, Yves Tanguy: Cadavre exquis.

Ainsi naquirent plusieurs jeux dont le plus connu est certainement celui du Cadavre exquis: plusieurs personnes se passent successivement un papier sur lequel chacun écrit une partie de phrase ou de dessin qu'il dissimule avant de le passer à la personne suivante. La première phrase obtenue par ce procédé donna son nom au jeu: "Le cadavre exquis boira le vin nouveau". 

Ce procédé apte à produire des phrases purement surréalistes donne naissance à des juxtapositions de mots telles que "La vapeur ailée séduit l'oiseau fermé à clef... L'huître du Sénégal mangera le pain tricolore..." 

Paul Eluard nous parle de

soirs passés à créer avec amour tout un peuple de "cadavres exquis". C'était à qui trouverait plus de charme, plus d'unité, plus d'audace à cette poésie déterminée collectivement. Plus aucun souci, plus aucun souvenir de la misère, de l'ennui, de l'habitude. Nous jouions avec les images, et il n'y avait pas de perdants... Si l'un de nous posait une question, l'angoisse ou l'assurance ne lui venait que de la réponse obtenue. Il avait écrit sa question sans la montrer, il ne se l'était posée qu'à lui-même, et voici qu'un autre répondait avec sûreté, pour connaître la question.

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Man Ray, Joan Miro, Max Morise, Yves Tanguy: Cadavre exquis.

Par cette dernière méthode, on pouvait parfois obtenir un dialogue aussi bizarre que le suivant: 

  • - Qu'est-ce que la lune?
  • - C'est un vitrier merveilleux.
  • - Qu'est-ce que le printemps?
  • - Une lampe alimentée par des vers luisants.
  • - Le surréalisme a-t-il toujours la même importance dans l'organisation ou la désorganisation de notre vie?
  • - C'est de la boue dans la composition de laquelle n'entrent guère que des fleurs.

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Le jeu de L'un dans l'autre, créé en 1954, révéla certains phénomènes de télépathie. André Breton nous en explique lui-même la règle: 

L'un de nous sortait et devait décider à part lui de s'identifier à tel objet déterminé (disons par exemple escalier). L'ensemble des autres devait convenir en son absence qu'il se présenterait comme un autre objet (par exemple une bouteille de Champagne). Il devait se décrire en tant que bouteille de Champagne offrant des particularités telles qu'à l'image de cette bouteille vienne se superposer peu à peu et jusqu'à s'y substituer celle de l'es­calier. 

Ainsi, les surréalistes ne cherchèrent pas uniquement, par ces jeux, à se dis­traire, mais aussi à révéler tes forces surnaturelles et à les maîtriser par la volonté et la raison.

man ray yves tanguy joan miro max morise 1928 [web520]

06/10/2008

Surréalisme 1950-1960

En 1949-1950, ont lieu à la Galerie Drouin une rétrospective de Picabia et une exposition de Ernst. Breton rompt avec Carrouges qui voulait esquisser un sur­réalisme catholique. 

Eluard meurt en 1952, Picabia et Heisler en 1953. Picasso, Chagall, Miro, Lam, Toyen et Copley exposent et une rétrospective de Ernst a lieu à Knokke-le-Zoute. 

En I954, Arp, Ernst et Miro sont lauréats de la Biennale de Venise et Ernst est à nouveau exclu du groupe. Tanguy meurt en I955. 

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André Breton: le surréalisme même.

En 1956 paraît la revue Le Surréalisme même, dirigée par Breton et Ernst expose à Berne. 

En 1957, Dominguez se suicide et Breton publie L'Art Magique où il entreprend la "quête d'une plus grande li­bération de l'esprit". 

l'art magique


André Breton: L'Art magique.

En 1959, une rétrospective de Ernst a lieu au Musée d'Art Moderne de Paris. Paalen se suicide.
 

En 1960, une exposition interna­tionale du surréalisme a lieu à Paris et en I963, Tzara meurt. 

En 1964, la rétrospective de la Galerie Charpentier de Paris provoque l'opposition violente de Breton. 

En 1965, de nombreuses expositions s'organisent: une rétrospective Masson au Musée d'Art Moderne de Paris, l'exposition L'Ecart Absolu, Galerie de L'Oeil et Surréalisme et Art Fantastique à la Biennale de Sao Paulo.

En 1966, André Breton meurt (le 28 septembre) ainsi que Arp et Brauner, disparitions suivies en 1967 de celle de Magritte. Ainsi disparaissaient les derniers représentants d'un mouvement qui a opéré une synthèse intelligente des goûts contemporains et influencé, par son goût de l'étrange et de la provocation, de nombreux mouvements artistiques.

04/10/2008

Surréalisme 1930-1940

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André Breton et Paul Eluard: L'Immaculée Conception.

En 1930, Breton, dans L'Immaculée Conception, écrit en collaboration avec Eluard, exprime son désir de recherche sur l'activité intérieure de l'esprit. 

 

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Pamphlet: Un Cadavre.
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Le Surréalisme au service de la Révolution, n°1

 

Les ex-surréalistes, éliminés du groupe, répliquent par le pamphlet: Un Cadavre. René Char, Georges Hugnet et Luis Bunuel soutiennent Breton qui publie la revue Le Surréalisme au Service de la Révolution qui pa­raîtra jusqu'en 1935.

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Affiche pour L'Age d'Or de Louis Bunuel sur un scénario de Salvador Dali.

En 1931, alors que Giacometti commence sa série d'objets, Dali crée sa "méthode paranoïa critique" et tourne L'Age d'Or avec Bunuel. Breton publie Vase Communicant et se brouille avec Freud qui l'avait énormé­ment influencé. Aragon qui, en 1930, participait au congrès de Karkhov, abandonne peu à peu le surréalisme et se tourne définitivement vers le communisme.  

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André Breton: Les Vases communicants.

En 1932, alors que Brauner arrive à Paris, une importante exposition de peinture surréaliste a lieu à New York.  

En 1933, Breton, Crevel et Eluard sont exclus du parti communiste. Le premier numéro de la revue Minotaure paraît et une importante exposi­tion à lieu Galerie Pierre Colle.  

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André Breton: Position politique du Surréalisme.

Dès 1934, le mouvement prend une ampleur de plus en plus grande dans le monde et une Petite Anthologie de la Poésie Surréaliste est publiée. Dali remporte un énorme succès à New York, un groupe surréaliste se forme en Tchécoslovaquie et une exposition surréaliste à lieu à Bruxelles. André Breton, dans Position politique du surréalisme prend la défense de l'artiste dans la société et collabore à la revue Minotaure qui publie des textes automatiques et des reproductions de peintures de Dali, Ernst, Tanguy, Arp, Giacometti, Magritte, Man Ray et Miro. 

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La révolution surréaliste.

En 1935, de nombreux groupes se forment à l'étranger et organisent des expositions. J. Hérold, H. Bellmer, W. Paalen et O. Dominguez rejoignent le groupe. Le n°1 du Bulletin International du Surréalisme paraît à Prague et le n°2 à Bruxelles.  

En 1936, le mouvement prend encore plus d'importance. Des expositions internationales du surréalisme ont lieu à New York et à Londres. Breton fait de nombreuses conférences en Europe et aux Canaries. Tandis qu'à Lon­dres paraît le n°3 du Bulletin International du Surréalisme, à Tokyo, un nouveau groupe se forme rapidement.

 

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André Breton: L'Amour fou.

Les surréalistes prennent la direction de la revue Minotaure en 1937. Breton ouvre la Galerie Gradiva à Paris et publie L'Amour Fou.  

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Exposition internationale du surréalisme - Paris - 1934.

L'exposition internationale du surréalisme à Paris l'année suivante remporte un énorme succès. Eluard est exclu du groupe et Ernst, Man Ray et Tanguy se tiennent à distance. Breton qui s'est rendu au Mexique y rencon­tre Trotsky. Dali est exclu définitivement. 

En 1939, Dali, Tanguy et Matta se rendent au Etats-Unis tandis que Paalen s'installe au Mexique. Breton et Rivera publient le bulletin Clé de la fédération internationale des artistes indépendants.

03/10/2008

Surréalisme 1925-1930

En 1925, Aragon publie Une Vague de Rêve et une violente polémique éclate entre lui et la revue Clarté fondée par Pierre Naville qui vient de se séparer du groupe. Le N° 2 de La Révolution Surréaliste proclame: "Ouvrez les prisons, licenciez l'armée." 

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Louis Aragon.

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Louis Aragon: Une Vague de Rêve.

A partir du N°4, Breton, qui en devient le directeur commence à publier les articles sur Le Surréalisme et la Peinture. 

Le 12 juin, Miro expose à la Galerie Pierre (préface de Péret) et le 14 novembre, dans la même galerie, s'ouvre la première exposition collective La Peinture Surréaliste. 

En juillet éclate le scandale du banquet Saint-Pol-Roux.  

Les surréalistes qui admiraient beaucoup Saint-Pol-Roux, participent au banquet organisé en son honneur par Les Nouvelles Littéraires et Mercure de France. Mais Lugné-Poe se trouve à la table d'honneur, ce qui indigne les surréalistes. De plus, Rachilde commet l'erreur de proclamer "qu'une femme française ne peut épouser un allemand", ce qui suffit à révolter les surréalistes qui sont d'un avis contraire. Soupault, suspendu au lustre, renverse les plats; Leiris ouvre la fenêtre et s'écrie "A bas la France". La police intervient.  

Tanguy se joint au groupe et, en novembre, les surréalistes entrent en ac­cord avec la revue Clarté: "La révolution d'abord et toujours!" 

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Louis Aragon: Le Paysan de Paris.

En 1926, Louis Aragon publie Le Paysan de Paris et Eluard Capitale de la Douleur. Avec Breton, Péret et Unik, adhèrent tous deux au parti communiste. 

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Paul Eluard
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Paul Eluard: Capitale de la Douleur.

Le 10 mars s'ouvre l'exposition de Max Ernst à la Galerie Pierre (poèmes d'Eluard, Desnos et Péret) et le 26, la Galerie Surréaliste est fondée. On y présente successivement Pierre Roy (préface d'Ara­gon), Tanguy le 27 mai 1927 (préface de Breton), Ernst le 16 octobre (préface de Arp), Arp le 21 novembre 1927 (préface de Breton) et le 15 février 1928 Ci-gît Giorgio de Chirico avec une préface pamphlet, Le Feuilleton change d'Auteur de Louis Aragon. 

Le 1er décembre 1928 s'ouvre, Galerie Berhein, une troisième exposition des oeuvres de Ernst (préface de Crevel).  

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André Breton: collage pour la couverture de Nadja

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André Breton: dessin pour Nadja - la Fleur des amants.

C'est toujours en 1928 que Breton publie Nadja et Le Surréalisme et la Peinture (chez Gallimard) et Aragon Traité du Style. Alors que paraît le dernier numéro de La Révolution Surréaliste, Artaud est exclu pour avoir voulu faire représenter devant l'Ambassade de Suède Le Songe de Strindberg.  

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Salvador Dali: Le Chien andalou.

En 1929, Salvador Dali se joint au groupe et réalise en collaboration avec Luis Bunuel le premier film surréaliste intitulé Le Chien Andalou. Breton, qui, peu à peu, se réconcilie avec son ancien ami Tristan Tzara, pu­blie le Second Manifeste du Surréalisme qui a pour but l'épuration et l' "occultation". Ainsi sont encore exclus Baron, Limbour, Masson, Prévert, Queneau, Vitrac, Soupault, devenu trop littéraire, et Desnos qui se désintéresse des problèmes concrets. Restent finalement avec Bretons Aragon, Eluard et Pierre Unik.

Quelques grandes expositions ont lieu la môme année: en mars 1929 Emile Savitry (préface d'Aragon), en avril Delbrauck et Defize (préface de Breton) et, le 20 novembre Salvador Dali (présenté, par Breton).