06/02/2009

Robert Desnos - Compte rendu de rêves

En 1916 - Je suis transformé en chiffre. Je tombe dans un puit qui est en même temps une feuille de papier, en passant d'une équation à une autre avec le dé­sespoir de m'éloigner de plus en plus de la lumière du jour et d'un paysage qui est le château de Ferrières (Seine-et-Marne) vu de la voie du chemin de fer de l'Est.

Durant l'hiver 1918-1919 - Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité L'électricité est allumée. La porte de mon armoire à glace s'ouvre d'elle-même. Je vois les livres qu'elle renferme. Sur un rayon se trouve un coupe-papier de cuivre (il y est aussi dans la réalité) ayant la forme d'un yatagan. Il se dressa sur l'extrémité de la lame, reste en équilibre instable durant un instant puis se recouche lentement sur le rayon. La porte se referme. L'électricité s'éteint.

En août 1922 - Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité. André Bre­ton entre dans ma chambre, le Journal Officiel à la main. "Cher ami, me dit-il, j'ai le plaisir de vous annoncer votre promotion au grade de sergent-major" puis il fait demi-tour et s'en va.

(Littérature n°5 - 1922).

234


Giorgio de Chirico

05/02/2009

Robert Desnos - Vie d'énène

Un calme effrayant marquera ce jour
Et l'ombre des réverbères et des avertisseurs d'incendie fatiguera la lumière
Tout se taira les plus silencieux et les plus bavards
Enfin mourront les nourrissons braillards
Les remorqueurs les locomotives le vent
Glissera en silence
On entendra la grande voix qui venant de loin passera sur la ville
On l'attendra longtemps
Puis vers le soleil de milord
Quand la poussière les pierres et l'absence de larmes composent sur les grandes places désertes la robe du soleil
Enfin on entendra venir la voix
Elle grondera longtemps aux portes
Elle passera sur la ville arrachant les drapeaux et brisant les vitres
On l'entendra
Quel silence avant elle mais plus grand encore le silence qu'elle ne trou­blera pas mais qu'elle accusera du délit de mort prochaine qu'elle flétrira qu'elle dénoncera
0 jours de malheurs et de joies
Le jour le jour prochain où la voix passera sur la ville
Une mouette fantomatique m'a dit qu'elle m'aimait autant que je l'aime
Que ce grand silence terrible était mon amour
Que le vent qui portait la voix était la grande révolte du monde
Et que la voix me serait favorable 

Corps et Biens - 1930

231 [web520]


Giorgio de Chirico

04/02/2009

Robert Desnos - Les grands jours du poète

Les disciples de la lumière n'ont jamais inventé que des ténèbres peu opaques.
La rivière roule un petit corps de femme et cela signifie que la fin est proche.
La veuve en habits de noce se trompe de convoi;
nous arrivons tous en retard à notre tombeau.
Un navire de chair s'enlise sur une petite plage. Le timonier invite les passagers à se taire.
Les flots attendent impatiemment plus près de Toi ô mon dieu.
Le timonier invite les flots à parler. Ils parlent.
La nuit cacheté ses bouteilles avec des étoiles et fait fortune dans l'exportation.
De grands comptoirs se construisent pour vendre des rossignols. Mais ils ne peuvent satisfaire aux désirs de la reine de Sibérie qui veut un rossignol blanc.
Un commodore anglais jure qu'on ne le prendra plus à cueillir la sauge la nuit entre les pieds des statues de sel.
A ce propos une petite salière Cérébos se dresse avec difficulté sur ses jambes fines. Elle verse dans mon assiette ce qu'il me reste à vivre.
De quoi saler l'océan Pacifique.
Vous mettrez sur ma tombe une bouée de sauvetage.
Parce qu'on ne sait jamais.

C'est les bottes de 7 lieues cette phrase, je ma vois. - 1927

228 [web520]


Giorgio de Chirico

03/02/2009

Robert Desnos - Porte du second infini

A Antonin Artaud. 

L'encrier périscope me guette au tournant
mon porte-plume rentre dans sa coquille.
La feuille de papier déploie ses grandes ailes blanches:
Avant peu ses deux serres m'arracheront les yeux.
Je n'y verrai que du feu mon corps
feu mon corps
Vous eûtes l'occasion de le voir en grand appareil le jour de tous les ridicules.
Les femmes mirent leurs bijoux dans leur bouche comme Démosthène.
Mais je suis inventeur d'un téléphone de verre de Bohême et de tabac anglais
en relation directe avec la peur! 

C'est les bottes de 7 lieues cette phrase, je me vois - 1926

226 [web520]


Giorgio de Chirico

02/02/2009

Robert Desnos - Ideal maîtresse

Je m'étais attardé ce matin-là à brasser les dents d'un joli animal que, patiemment, j'apprivoise. C'est un caméléon. Cette aimable bête fuma, comme à l'ordinaire, quelques cigarettes puis je partis.

Dans l'escalier je la rencontrai. "Je mauv" me dit-elle et tandis que moi--même je cristal à pleine ciel-je à son regard qui fleuve vers moi.

Or il serrure et, maîtresse! Tu pichpin qu'a joli vase je me chaise si les chemins tombeaux.

L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche.

Remontons! mais en vain, les souvenirs se sardine! à peine, à peine un bouton tirelire-t-il. Tombez, tombez! En voici le verdict: "La danseuse sera fusillée à l'aube en tenue de danse avec ses bijoux immolés au feu de son corps. Le sang des bijoux, soldats!"

Eh quoi, déjà je miroir. Maîtresse tu carré noir et si les nuages de tout l'heure myosotis, ils moulins dans la toujours présente éternité. 

Langage cuit - 1932

222 [web520]


Giorgio de Chirico

31/01/2009

René Crevel - Tu as le remord

Tu as le remords d'avoir tué ton père sans avoir même acquis cent années de souvenirs.
Toujours les neurasthénies comme des fleurs en mie de pain.
Si tu essayais du tric-trac.
Sautent les dés.
Homme ou femme?
Chien ou chat?
Mais il y aura le chien qui sera tout de même un chat,
encore la vieille chanson des départs qui restent
et puis ce fauteuil de bois.
Les poitrines n'ont plus qu'un sein tout en haut des corps sans sexes;
Ton enfance fut aux curés en jupes de femmes;
dans la crypte du Sacré-Coeur tu n'as pas su faire l'amour.
Un oiseau dans ton cerveau.
Cet oiseau sans voix,
cet oiseau qui n'a pas volé,
cet oiseau qui n'a pas chanté,
apte au seul frisson de l'inutilité.
Comme des frères il aimait,
les bateaux petits;
bateaux colibris,
leur essaim posé
n'a rien enseigné.
Rouille, sang de carcasses
figé dans la mort,
et puis toujours et puis encor
alentour une eau si lasse
avec le plomb des ménagères
trop souvent mères.
Tu as froid mais ne sait ni mourir ni pleurer.
Triste entre les quais méchants
que tout homme ici-bas méprise,
tu vas, fleuve des villes grises
et sans espoir d'océan

221 [web520]


Giorgio de Chirico

20/01/2009

Blaise Cendrars - Eloge de la vie dangereuse

Une fois de plus la vie change du tout au tout et recommence. "Donnez-moi le septième cil de la paupière gauche, le septième de la rangée supérieure, à compter de la glande lacrymale", disait le sage des Indes. Contemplation. Oeil de chat, Objectif. L'iris de sa prunelle cristalline grandissait, se ra­petissait, culbutait comme le revolver de un Bell-Howel. On tourne! Un grand figuier blanc se dénouait comme la chevelure du soleil et mille branches retombaient pour reprendre immédiatement racine. 

Praia Grande - 15 mars 1926.

220 [web520]


Giorgio de Chirico