20/09/2008

Dada-Berlin 1918-1923

Le mouvement dada de Berlin présente une différence fondamentale avec le mouvement de Zurich: à Zurich, Dada commence une révolution; à Berlin, il ne fait que participer à une révolution qui a déjà commencé. Ainsi le mouvement de Berlin sera-t-il beaucoup plus politique et beaucoup plus anarchiste. 

dadaeuejugendEn 1916, Wieland et son frère Johann Herzfelde publient Neue Jugend: c'est une feuille politico-littéraire de gauche à laquelle participent de nombreux écrivains. Le poète Franz Jung et le peintre Raoul Hausmann, en collaboration avec Johannes Baader, fondent une revue beaucoup plus anarchique: Die Freie Strasse 

En février 1918, Huelsenbeck fait le premier discours dada en Allemagne, discours qu'il termine en lisant ses Prières Fantastiques. Le Manifeste Dada qu'il écrit est bien vite suivi par la fondation d'un Club Dada.

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Création du Club Dada - 1918.

Huelsenbeck et Hausmann (peintre, poète, éditeur, pamphlétaire, photomonteur et créateur de mode) se disputent l'attribution de la formation de Dada à Ber­lin pendant qu'autour d'eux se regroupent de nombreux artistes parmi les­quels Baade, Grosz et Herzfelde qui forment la troupe de choc de Dada à Berlin. 

die freie strasseEn 1918 et 1919, le mouvement prend un aspect de plus en plus anarchiste et les nombreuses revues qui paraissent alors dont rapidement interdites. 

Les dadaïstes berlinois inventèrent les photomontages en collant des dessins, des photos et des morceaux de journaux (Hausmann et Heartfield s'en disputent l'invention) et mirent au point un nouveau genre de typographie qui donne une vie à la page imprimée. Mais tous ces nouveaux procédés sont surtout uti­lisés à des fins politiques. 

Tout comme à Zurich, les dadaïstes de Berlin s'intéressèrent aux poèmes phonétiques. Le premier poète à s'être livré, bien avant les dadaïstes, à ce genre d'exercice fut certainement Aristophane. 

Epopopolpopoî, popopopol popol
Trioto, trioto, totobrix...
Kikkabatl kikkabatt
Torotoro - torolililix ! 

Aristophane - Les Oiseaux. 

Swift, dans Les Voyages de Gulliver, employa de même "phrases", rappelant sans conteste les comptines enfantines. En 1900, Paul Scheerbart publia, dans Le Roman de Chemin de Fer un poème phonétique intitulé Je t'aime, et cinq ans plus tard, Christan Morgenstern écrivait: 

Das Grosse Lalula. 

Kroklokwafzi? Semememi!
Seiokrontfo – prafriplo:
Bifzi, bafzi; hulalemi:
Quasti basti bo…
Lalu lalu ialu lalu la! 

Morgenstern franchit un nouveau pas dans sa Prière Nocturne composée exclusivement de signes métriques, les longues et les brèves étant mises en page de manière à suggérer la forme d'un poisson. 

En 1924, Man Ray devait publier un autre poème du même style dans la revue 391. En 1916 et 1917, Hugo Ball écrivit lui aussi de nombreux poèmes phonétiques. Quant à Raoul Hausmann, il composa des poèmes optophoniques dont les lettres, de grandeurs d"épaisseurs et de formes différentes suggèrent l'écriture musicale.  

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Johannes Baader: Dio Dada Drama.

Johannes Baader (né à Stuttgart en 1876), personnage très curieux, fut certaine­ment un des premiers à manifester un esprit dada. En 1917, il se présenta comme député à Sarrebruok pour pouvoir exposer ses idées; évidemment, il ne fut pas élu...
 

Se prenant pour "Jésus-Christ revenu des nuages du Ciel", il projeta, avec son ami Hausmann, d'organiser à Berlin et Echternach une manifestation semi-religieuse. Un jour, à la cathédrale de Berlin, il inter­rompit le sermon d'un pasteur en hurlant du haut du chœur: "Je me fiche de Jésus". 

Ayant fait des études d'architecte, il avait élaboré les plans d'un grande sculpture, le Drame Dio Dada: Grandeur et Chute de l'Allema­gne en cinq étages, trois jardins, un tunnel, deux ascenseurs et une porte cylindrique. 

Entre 1919 et 1920, les dadaïstes berlinois attirèrent le public à leurs nombreuses manifestations en publiant de fausses affiches. Pendant les douze soirées et matinées de conférence et les manifestations en divers endroits, ils ne se privèrent évidemment pas d'insulter et même d'injurier le public qui ne cessait pas de chahuter.

Walter Hehring et Hannah Hoech contribuèrent alors au mouvement et aux nombreuses revues, livres et pamphlets que l'on publiait. 

C'est en 1920 que le mouvement atteignit son point culminant à la Erste Internationale Dada-Messe qui eut lieu dans la galerie de Dr. Otto Burchard, le Finanz-Dada à Berlin: au plafond était suspendu un officier allemand à tête de porc et pourvu d'un pancarte mentionnant "Pendu par la révolution".

Grosz, Heartfield, Hoech et Otto Dix se mettent alors à publier des docu­ments politico-polémiques et basent leur art sur les provocations politi­ques et les scènes épouvantables de la guerre et de la révolution. Jung collabore quelques temps au mouvement, puis se tourne vers la politique. 

En 1923, le mouvement disparaît aussi vite qu'il n'est apparu et la plupart des membres poursuivent leurs recherches séparément.

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Couverture pour Der Dada n°1 - Berlin

10/09/2008

O Gadji Beri Bimba

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Hugo Ball proclamant son poème phonétique "O Gadji Beri Bimba"

Au cours de cette même soirée, Hugo Ball présenta au public son poème phonéti­que intitulé "0 Gadji Beri Bimba". Voici comment il relate cette soirée:
 

Je portais un costume spécialement dessiné par Janco et moi. Mes jambes étaient abritées par une espèce de colonne faite de carton d'un bleu brillant qui m'entourait jusqu'aux hanches, de sorte que je ressemblais à un obélisque pour cette partie. Par-dessus, je portais une immense collerette découpée dans du carton et doublée de papier écarlate à l'intérieur et d'or à l'extérieur, le tout maintenu autour du cou, de telle sorte qu'il m'étais loisible de l'agi­ter comme des ailes en levant ou en baissant les coudes. A cela venait s'ajou­ter un chapeau de chaman cylindrique, très haut, rayé de bleu et de blanc. 

Des trois côtés du podium, j'avais placé des pupitres, face au public, et y avais disposé mon manuscrit peint au crayon rouge, récitant tantôt près de l'un de ces pupitres, tantôt près de l'autre. Puisque Tzara était au courant de mes préparatifs, nous eûmes une vraie petite première. Tous mouraient de curiosité. Puisque je ne pouvais pas marcher en tant que colonne, je me suis fait porter sur le podium dans l'obscurité, et j'ai commencé d'une manière lente et solen­nelle: 

gadji beri bimba glandriii laula lonni cadori
gadjama gramma berida blmbala glandi galassassa laulitamomini
gadji beri bin blassa glassala laula lonni cadorsu sassala bim
gadjama tuffm i zimzalla bihban gligia wowolimai binberl ban
o katalominal rhinozerossola hopsamen laulitalomini hoooo gadjama
rhinozerossola hopsamen
bluku terullaba blaulala looooo...  

C'en était trop. Après un début de consternation devant ce jamais-entendu, le public finit par exploser... Les accents allaient en s'alourdissant, l'ex­pression s'intensifiait au fur et à mesure que les consonnes devenaient plus tranchantes. Je me suis rapidement rendu compte que si je voulais rester sé­rieux - et je le voulais à tout prix - mes moyens d'expression ne seraient pas à la hauteur de la pompe de ma mise en scène. 

J'aperçus, parmi le public, Brupacher, Jelmoli, Laban et Mme Wigman. Craignant un camouflet, je me suis res­saisi. Je venais de terminer sur le pupitre de droite la Chanson aux Nuages de Labadas, et à gauche la Caravane d'Eléphants, et je me tournai à nouveau vers le pupitre du milieu, en battant vigoureusement des ailes. Les lourdes sé­ries de voyelles et le rythme traînant des éléphants venaient de me permettre une dernière gradation. Mais comment amener la fin? C'est alors que je me suis rendu compte que ma voix, faute d'autres possibilités, adoptait la cadence ancestrale des lamentations sacerdotales, ce style des chants de messe tels qu'ils se lamentent dans les églises catholiques de l'Orient et de l'Occident. 

zimzim urallala zimzim «rullala zimzim Zanzibar zimzalla zam
elifantoiim brussala bulomen tromtata
veio da bang bang affalo purzamai lengado tor
gadjama bimbalo glandridi aingtata impoalo ögrogöööö
viola laxato viola zimbrabim viola uli paluji maloo 

J'ignore ce que cette musique me suggérait. Mais je me suis mis à chanter mes séries de voyelles comme une sorte de mélopée liturgique, et en même temps, j'essayais non seulement de rester sérieux moi-même, mais aussi d'en imposer au public.  

Un instant, il m'a semblé voir apparaître à l'intérieur de mon masque cubiste un visage d'adolescent blême et bouleversé, ce visage mi-effrayé, mi-curieux d'un garçon de dix ans qui reste suspendu, tremblant et avide à la fois, aux lèvre du prêtre durant la messe des morts et les grandes messes de sa paroisse natale. C'est alors que s'est éteinte le lumière électrique, comme je l'avais demandé auparavant et, ruisselant de sueur, je fus porté, tel un évêque magique, du podium vers la trappe. 

19:00 Écrit par Lucky dans 01 Dada-Zurich 1915-1920 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hugo ball |  Facebook |

05/09/2008

Hugo Ball

Mais quelle était la personnalité de tous ces artistes dadaïstes? 

Hugo Ball
, mort en 1927 à San Abbondio dans le Tessin, fut
 

le catalyseur qui a engendré autour de lui la jonction humaine de tous les éléments qui ont engendré dada. 

Hans Richter


imagesHomme très doué, il s'est consacré à de nom­breuses activités parmi lesquelles la philosophie, la littérature, la poésie le journalisme et la mise en scène. Lorsqu'il vint à Zurich en 1915, il était accompagné de son amie Emmy Hennings qui devait jouer un rôle important dans les manifestations dada où elle chantait et récitait des poèmes. 

EMMY_HENNINGS_tif_bigEn 1927, elle publia le journal d'Hugo Ball, devenu son mari, sous le titre "Flucht aus der Zeit".

Photos: Hugo Ball (en haut); Emmy Hennings (en bas)


hugo ball


Portrait d'Hugo Ball

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Hugo Ball récitant un poème au Cabaret Voltaire.

Hugo Ball 1917 karawane


Hugo Ball - Karawane - 1917

04/09/2008

L'origine de Dada

Quant à l'origine du nom Dada qui parut pour la première fois dans la revue Cabaret Voltaire (publiée par Hugo Ball) le 15 juin 1916, chaque dada­ïste en donne une version différente. Hugo Ball écrit dans son journal: 

Tzara nous tarabuste au sujet de la publication d'un périodique. Ma proposition de le nommer Dada est acceptée. 

Dans ce même journal, il écrit encore: 

Dada signifie oui oui en roumain, un "cheval-dada" en français. Pour les allemands c'est une association d'idées entre le plaisir de procréation et un landau d'enfant. 

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En 1921, Hans Arp affirme que
 

Tzara a inventé le mot Dada le 6 février 1916 à 6 heures du soir. J'étais présent avec mes douze enfants, lorsque Tzara a prononcé le mot pour la première fois... Cela se passait au café de la Terras­se, à Zurich, et je portais une brioche dans la main gauche...  

Huelsenbeck déclare que 

le mot Dada a été découvert par hasard dans un dic­tionnaire allemand-français par Ball et moi-même alors que nous cherchions un nom de théâtre pour Mme Le Roy, une chanteuse de notre cabaret. Dada se trouve aussi dans le mot français "cheval à dada. 

Quant à Tristan Tzara, il proclama le 18 avril 1916: 

Un mot est né... je ne sais comment.

Anthologie Dada [web520]

03/09/2008

Témoignages

Ecoutons quelques témoignages:  

Lorsque je fondis le Cabaret Voltaire, j'étais convaincu qu'il y aurait en Suisse quelques jeunes hommes qui voudraient comme moi, non seulement jouir de leur indépendance, mais aussi -la prouver. 

Je me rendis chez Mr Ephraïm, le propriétaire de la "Meierei" et lui dis: "Je vous prie, Mr Ephraïm, de me donner la salle. Je voudrais fonder un Cabaret artistique." Nous nous entendîmes et Mr Ephraïm me donna la salle. J'allais chez quelques connaissances. "Donnez-moi, je vous prie un tableau, un dessin, une gravure. J'aimerais associer une petite exposition à mon cabaret." A la presse accueillante de Zurich, je dis: "Aidez-moi. Je veux faire un cabaret international: nous ferons de belles choses." On me donna des tableaux, on publia des entrefilets. Alors nous eûmes le 5 février un cabaret. Mme Hennings et Mme Leconte chantèrent en français et en danois. Mr Tristan Tzara lut de ses poésies roumaines. Un orchestre de balalaïka joua des chansons populaires et des danses russes. 

Je trouvai beaucoup d'appui et de sympathie chez Mr Slodki qui grava l'affiche du Cabaret et chez Mr Arp qui mit à ma disposition des œuvres originales, quelques eaux-fortes de Picasso, des tableaux de ses amis O. van Rees et Artur Segall. Beaucoup d'appui encore chez Mrs Tristan Tzara, Marcel Janko et Max Oppenheimer qui parurent maintes fois sur la scène. Nous organisâmes une soirée russe, puis une française (on y lut des œuvres d'Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, Jarry, Laforgue et Rimbaud. Le 26 février arriva Richard Huelsenbeck de Berlin et le 30 mars nous jouâmes deux admirables chants nègres (toujours avec la grosse caisse: bonn bonn bonn bonn drabatja mo gere, drabatja mo bonnooooooooooooooo). 

Mon­sieur Laban y assistait et fût émerveillé. Et sur l'initiative de Mr Tristan Tzara: Mrs Huelsenbeck, Janko et Tzara interprétèrent (pour la première fois à Zurich et dans le monde entier) les vers simultanés de Mrs Henri Barzun et Fernand Divoire, et un poème simultané composé par eux-mêmes qui est, imprimé sur les pages 6-7 du présent cahier. Aujourd'hui et avec l'aide de nos amis de France, d'Italie et de Russie nous publions ce petit cahier. Il doit préciser l'activité de ce Cabaret dont le but est de rappeler qu'il y a, au delà de la guerre et des patries, des hommes indépendants qui vivent d'autres idéals.

L'intention des artistes assemblés ici  est de publier une revue internationale. La revue paraîtra à Zurich et portera le nom "DADA" Dada

Dada Dada Dada. 
ZURICH, 15 Mai 1916.  

Hugo Ball : Cabaret Voltaire - Première publication du Dadaïsme.  

416px-Hans_ArpDégoûtés par la boucherie qu'était la grande Guerre de 1914, nous nous sommes consacrés, à Zurich, aux Beaux-Arts. Tandis qu'au loin le canon tonnait, nous nous dépensions à chanter, peindre, coller et faire des vers. Nous étions à la recherche d'un art élémentaire qui guérirait les hommes de la folie de l'époque, et d'un ordre nouveau qui rétablirait l'équilibre entre le ciel et l'enfer. Nous pressentions qu'un jour pourraient surgir des bandits qui, obsédés par les démons de la puissance, asserviraient même l'art pour abêtir les hommes. 

Hans Arp.  

Pour comprendre comment est né Dada, il faut s'imaginer ce que, d'une part, était l'état d'esprit d'un groupe de jeunes gens dans cette espèce de prison que représentait la Suisse fendant la première guerre mondiale et, d'autre part, le niveau intellectuel de l'art et de la littérature à cette époque. Certes, la guerre devait se terminer et depuis, nous en avons vu d'autres. Tout cela est tombé dans ce demi oubli que l'habitude appelle l'histoire. Mais, vers 1916-17, la guerre semblait s'installer à demeure, on n'en voyait pas la fin. D'autant plus que, de loin, elle prenait pour moi et mes amis des proportions faussées par une perspective qui se voulait très large. De là le dégoût et la révolte. Nous étions résolument contre la guerre; sans pour cela tomber dans les faciles pièges du pacifisme utopique. Nous savions qu'on ne pouvait supprimer la guerre qu'est en extirpant les raci­nes. L'impatience de vivre était grande, le dégoût s'appliquait à toutes les formes de la civilisation dite moderne, à son fondement même, à la logique, au langage, et la révolte prenait les formes où le grotesque et l'absurde l'emportaient de loin sur les valeurs esthétiques. il ne faut pas oublier qu'en littérature une sentimentalité envahissante masquait ce qui était humain et que le mauvais goût à prétention élevée s'étalait dans tous les domaines de l'art, caractérisant la force de la bourgeoisie en ce qu'elle avait de plus odieux...  

Déclaration de Tzara dans une interview de Ribemont-Dessaignes en 1950.  

Tristan Tzara NB 01Dada naquit d'une exigence morale, d'une volonté implacable d'atteindre un absolu moral, du sentiment profond que l'homme, au centre de toutes les créations de l'esprit, affirmait sa prééminence sur les notions appauvries de la substance humaine, sur les choses mortes et les biens mal acquis. Dada naquit d'une révolte qui était commune à toutes les adolescences, qui exi­geait une adhésion complète de l'individu aux nécessités profondes de sa nature, sans égards pour l'histoire, la logique ou la morale ambiante. Honneur, Patrie, Morale, Famille, Art, Religion, Liberté, Fraternité, que sais-je, autant de notions répondant à des nécessités humaines, dont il ne subsistait que de ;  squelettiques conventions, car elles étaient vidées de leur contenu initial. La phrase de Descartes: "Je ne veux même pas savoir qu'il y a eu des hommes avant moi", nous l'avions mise en exergue à l'une de nos publications. Elle signifiait que nous voulions regarder avec des yeux nouveaux, que nous vou­lions reconsidérer à même leur base, et en éprouver la justesse, les notions imposées par nos aînés. 

Tzara: Surréalisme et après-guerre.

Photos: Hans Arp (en haut) et Tristan Tzara (en bas)

02/09/2008

Le Cabaret Voltaire

La première guerre mondiale brisa physiquement tous les groupes artis­tiques qui s'étaient formés dans la plupart des grandes villes européennes. De nombreux artistes, fuyant les horreurs de la guerre, se réfugièrent en Suis­se, territoire neutre, et plus particulièrement à Zurich où ils avaient l'ha­bitude de se réunir dans les cabarets.  

C'est dans cette ville que, le 1er février 1916, Hugo Ball, réfugié alle­mand, créa le Cabaret Voltaire, situé très exactement rue du Miroir dans le Spiegelgasse, pas très loin d'un autre café où des réfugiés jouaient aux échecs avec un certain Lénine qui habitait à côté.  

hugo ball

Le lendemain, les journaux publient un communiqué
 

Cabaret Voltaire: sous ce nom s'est établie une jeune compagnie d'artistes et d'écrivains qui a pour but de créer un centre de divertissements artis­tiques. Le principe du cabaret prévoit des réunions quotidiennes avec des programmes musicaux et poétiques exécutés par les artistes présents parmi le public. Tous les jeunes artistes de Zurich, de toutes les tendances, sont invités par la présente à venir apporter leur concours et leurs suggestions. 

Les artistes qui répondirent à cette invitation ne se doutaient certaine­ment pas que leur geste allait venir bouleverser les conceptions artistiques de leur époque. C'étaient l'allemand Richard Huelsenbeck, l'alsacien Hans Arp, et les roumains Tristan Tzara et Marcel Janco, accompagné de son frère Georges Janco. Le 5 février, ils se réunissent pour la première fois et tentent de définir leur position et leurs principes. 

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Ils veulent en premier lieu protester contre la guerre destructrice et réa­gir contre la non-belligérance confortable et lucrative. Ils proclament la vanité et la faillite de la raison, de la logique et de la science qui n'ont pu empêcher une guerre née d'une civilisation où la culture n'est que faux-semblant. Ils s'attaquent à toutes les conceptions artistiques et veulent vaincre la bêtise générale et rebâtir un monde en partant de zéro. Dans cette lutte pour leur idéal, la protestation, la révolte et l'accusation seront leurs armes: grâce à elles et à leur esprit de mystification et de violence anarchique, ils pourront renverser un ordre social et moral qui semblait avoir fait faillite.
 

Au point de vue esthétique, leur dessein est de détruire toutes les formes d'art par un appel systématique à l'arbitraire, à la fécondité du hasard, à l'absurdité et à l'irrationnel.

Photos: Hugo Ball (en haut) - Le Cabaret Voltaire (en bas)