17/10/2008

La poésie

Seuls les poètes étaient capables de "jeter de ci, de là sur le sable une poignée d'algues écumeuses et d'émeraudes" et de dévoiler aux yeux de tous les univers fantastiques que les surréalistes s'étaient proposé d'ex­plorer. La beauté des images découvertes par les poètes surréalistes détrui­sait d'un seul coup tous les obstacles que le monde opposait à leurs rêves. 

La poésie lance des ponts d'un sens à l'autre, de l'objet à l'image, de l'image à l'idée, de l'idée au fait précis. Elle est la route entre les éléments d'un monde que des nécessités tempo­relles d'étude avaient isolés, la route qui mène à ces bouleversantes ren­contres dont témoignent les tableaux et collages de Dali, Ernst, Tanguy. Elle est la route de la liberté. 

René Crevel.

 rené crevel


René Crevel.

Pour les surréalistes, l'art poétique doit être une libération totale de l'esprit qui donne enfin libre cours à l'inspiration pure. 

L'hallucination, la candeur, la fureur, la mémoire, ce Protée lunatique, les veilles histoires, la table et l'encrier, les paysages inconnus, la nuit tourmentée, les souvenirs inopinés, les prophéties de la passion, les conflagrations d'idées, de sentiments, d'objets, la nudité aveugle, les entre­prises systématiques à des fins devenant de première utilité, le dérèglement de la logique jusqu'à l'absurde, l'usage de l'absurde jusqu'à l'indomptable raison, c'est cela, et non l'assemblage plus ou moins savant plus ou moins heureux des consonnes, des syllabes, des mots qui contribuent à l'harmonie d'un poème. Il faut parler une pensée musicale qui n'ait que faire des tambours, des violons, des rythmes et des rimes du terrible concert pour oreilles d'ânes. 

Paul Eluard.

 paul eluard par salvador dali


Paul Eluard par Salvador Dali.

Pour les surréalistes, la raison ne doit point corriger ce que notre sub­conscient peut révéler et ils proclament: 

A la moindre rature, le prin­cipe d'inspiration totale est ruiné... L'imbécillité efface ce que l'oreiller a prudemment créé... Quelle fierté d'écrire, sans savoir ce que sont langue, verbe, ni concevoir la structure de la durée de l'oeuvre, ni les conditions de sa fin: pas du tout le pourquoi, pas du tout le comment! 

Tout effort volontaire doit être entièrement banni et André Breton nous rappelle: 

Chaque jour, au moment de s'endormir, Saint-Pol-Roux, faisait naguère placer sur la porte de son manoir de Camaret un écriteau sur lequel on pouvait lire: "Le poète travaille".  

Abandonnés ainsi à leur inspiration, les poètes suppriment toute conscience pour s'identifier à l'infini et, comme l'affirme Louis Aragon: 

Si l'on songe que le conscient ne puise nulle part ses éléments, si ce n'est dans l'inconscient, on est obligé de convenir que le conscient est contenu dans l'inconscient.

 A cette tendance d'André Breton s'oppose celle de Paul Valéry qui proclame: 

La véritable condition d'un véritable poète est ce qu'il y a de plus distinct de l'état de rive.

 paul valéry


Paul Valéry.

Cependant, malgré les différences fondamentales de ces deux conceptions, leur but unique reste la recherche d'un absolu, d'où la sympathie éphémère qui naquit entre Breton et Valéry. Pour André Breton comme pour Paul Eluard, la poésie peut se définir comme 

L'essai de représenter, ou de restituer, par des cris, des larmes, des caresses ou par des objets, ces choses, ou cette chose que tend obscuré­ment d'exprimer le langage articulé dans ce qu'il y a d'apparence de vie ou de dessein supposé, cette chose est de la nature de cette énergie qui se refuse à répondre à ce qui est. 

Ainsi, la personnalité du poète disparaît, et la poésie, douée d'un énorme dynamisme, se comporte en libératrice. 

Pendant des années, j'ai compté sur le débit torrentiel de l'écriture automatique pour le nettoyage de l'écurie littéraire. A cet égard, la volonté d'ouvrir toutes grandes les écluses, restera sans nul doute l'idée génératrice du surréalisme. 

André Breton. 

Aux débuts de leurs recherches, les surréalistes ne luttent ni contre les désirs ni contre les instincts, mais leurs donnent entièrement libre cours. De là naquirent ces descriptions des plus basses corruptions humaines, cette flore et cette faune inavouable. 

Mais ce nettoyage par l'ordure n'est heureusement que le point de départ vers une réalité plus haute: en effet, ce n'est pas parce que l'inconscient guide la plume du poète que son oeuvre n'aura aucun sens. 

L'homme qui tient la plume ignore ce qu'il va écrire, ce qu'il écrit, ce qu'il découvre en se relisant, et se récit étranger à ce qui a pris par sa main une vie dont il n'a pas le secret, de ce que par conséquent il lui semble qu'il a écrit n'importe quoi, on aurait bien tort de conclure que ce qui s'est formé ici, c'est vraiment n'importe quoi. C'est quand vous rédigez une lettre pour dire quelque chose, par exemple, que vous écrivez n'importe quoi. Vous êtes livré à votre Arbitraire. Mais dans le surréalisme, tout est rigueur. Rigueur inévitable. Le sens se forme en dehors de vous. Les mots groupés fi­nissent par signifier quelque chose, au lieu que, dans l'autre cas, ils vou­laient dire primitivement ce qu'ils n'ont que très fragmentairement exprimé plus tard. Ainsi le fond d'un texte surréaliste importe au plus haut point, c'est ce qui lui donne son précieux caractère de révélation. 

Louis Aragon. 

 Louis aragon illustration feu de joie


Louis Aragon: illustration pour Feu de Joie.

Le but de l'écrivain surréaliste n'est pas, comme pour l'écrivain classique, de décrire la réalité qui nous entoure, mais de transmettre les vibrations d'un monde intérieur. Mais il est très difficile de décrire l'univers du rêve par le langage habituel. 

Ainsi, comme le remarque Pierre-Jean Jouve, la lecture de textes surréalistes 

requiert une inclination toute spéciale de l'esprit. Le lecteur devra renoncer à comprendre clairement du premier coup, il devra correspondre aux choses variées mais insistantes qui passent devant ses yeux. 

Sans leurs écrits, les surréalistes ne s'adressent aucunement à l'intelligen­ce du lecteur, mais à son imagination et à sa sensibilité. Ils ne veulent lui décrire, mais lui suggérer des images. 

André Breton s'oppose à toute tentative de 

fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l'homme de se livrer.  

Pour lui, la beauté doit surgir de "l'image telle qu'elle se constitue dans l'écriture automatique". Ainsi naît une atmosphère de rêve, un uni­vers enchanté où les images déconcertent à la fois l'esprit et les sens. Voici quelques images extraites du Revolver à cheveux blancs et des Champs Magnétiques

Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir, et dont l'existence ne tient pas à un fil, voilà le désespoir. Dans ses grandes li­gnes, le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va enco­re faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire une vie. 

Affection prolongée des fibres nerveuses, régularité des remords salissants, dessein écrasant des solitudes reconnues. On parlait des amusements sentimen­taux, des cargaisons pénitentiaires. A la lisière des sapinaies lapidées, dans les souterrains retrouvés, les yeux s'habituent à cette lumière rigoureuse. Les cycles des ombres perdues et la moire cultivée des cieux marins n'existaient plus pour ce voyageur que rien n'effrayait. Les éléments tendrement énergiques les animaux que la cruauté divine: poissons-lunes des profondeurs océaniques, crapauds chatoyants des buissons creux, oiseaux bercés de cris. 

André Breton veut donc "remonter aux sources de l'imagination poétique. Une flèche indique maintenant la direction de ces pays, et l'atteinte du but véritable ne dépend plus que de l'endurance du voyageur". 

Mais celui qui pénètre dans ce monde fantastique de la poésie n'aspire plus qu'à s'y replonger. Louis Aragon déclare dans Le Paysan de Paris

J'annonce au monde ce fait divers de première grandeur: un nouveau vice vient de naître, un vertige de plus est donné à l'homme, le Surréalisme, fils de la frénésie et de l'ombre. Entrez, entrez, c'est ici que commencent les royaumes de l'instantané. Les dormeurs éveillés des Mille et une Nuits, les  miraculés et les convulsionnaires, que leur envieriez-vous, haschichins modernes, quand vous in­voquerez sans instrument la gamme jusqu'ici incomplète de leurs plaisirs émerveillés, et quand vous vous assurerez sur le monde un tel pouvoir visionnaire, de l'invention à la matérialisation glauque des clartés glissantes de l'éveil, que ni la raison, ni l'instinct de conservation malgré leurs belles mains blanches, ne sauront vous retenir d'en user sans mesure. Le vice appe­lé surréalisme est l'emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plu­tôt de la provocation sans contrôle de l'image pour elle-même, et pour ce qu'elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations impré­visibles et de métamorphoses; car chaque image à chaque coup vous force à ré­viser tout l'Univers. Ravages splendides: le principe d'utilité deviendra étranger à tous ceux qui pratiquent ce vice supérieur.  

Ainsi, le surréalisme veut détruire les barrières qui séparent les mondes subjectifs et objectifs et, comme dans les sociétés primitives, considèrent le rêve comme un moyen de connaissance et le poète comme un prophète. De plus, les surréalistes ajoutent (et nous retiendront cette phrase comme conclusion): 

Le fonctionnement même de la pensée gravite autour de la poésie tandis que celle-ci élève la pensée, la dépasse et la nie dans son devenir.